Accueil->Faire lire->BD

Les coups de coeur de Caroline Vernay

Janvier 2010

Caroline Vernay

Midam, Adam. Harding was here, 1. MC Productions - Quadrants, 2008. (Azimut). 9,90 ¤. 978-2-30200-221-0.

Bientôt la notice à télécharger

Thomas Harding, richissime oisif, a inventé une machine à remonter le temps. Rien de très original, et les classiques paradoxes temporels sont au rendez-vous. La particularité de cette histoire-là, outre son humour, tient dans les motivations d'Harding. Puisque les tableaux de maîtres se vendent des fortunes, il suffit d'aller dans le passé chercher une toile pour devenir riche dans le présent ! D'autant plus facilement quand on prend la peine de se poser à une période où l'artiste choisi est encore obscur.

La première expérience est mitigée, mais suffisamment rentable tout de même pour pousser Harding à continuer. Un certain doigté et quelques précautions sont nécessaires : arrivant trop tard dans la carrière de Van Gogh, notre héros pousse sans le vouloir le docteur Gachet à prendre toute la place, effaçant le peintre de la postérité. Au cours d'un second voyage, arrivé trop tôt dans la vie de Van Gogh, il le détourne malgré lui de sa vocation : l'Histoire retiendra le nom de Frère Vincent, le fondateur de l'Association « Le plus pauvre des pauvres ». Persévérant, Harding réussit à la troisième tentative : il ramène une petite toile qui lui rapporte un peu d'argent, tout en ne modifiant pas le cours de l'Histoire. Tout l'enjeu est là en effet : comment s'introduire dans le passé sans infléchir la postérité des peintres choisis, cette postérité conditionnant la plus-value de l'opération ?

La cible suivante d'Harding est Rembrandt (« ça rime avec argent ! ») Mais cette fois-ci, les principes de notre héros l'emportent sur sa cupidité, et il revient les mains vides après avoir évité le pire. Il décide alors de poursuivre un autre but : choisir un artiste méconnu et allonger sa biographie dans l'encyclopédie en le faisant progresser. Ce sera le cas avec Lorenzo Lotto. Cette dernière expérience conduit Harding à un nouveau rêve : apparaître dans l'Histoire, avoir son portrait réalisé par un maître de la peinture. Il choisit de visiter Jan Van Eyck, l'inventeur du portrait. Mais une nouvelle fois, le voyage réserve bien des surprises.

Les auteurs de Kid Paddle et Game Over se lancent ici dans un projet tout à fait différent, aux multiples facettes. Le comique le plus débridé, mâtiné de calembours et de références actuelles (une apparition surréaliste de Marilyn Manson ou des citations à forte teneur culturelle - « Que savez-vous de la peinture à l'huile ? Rien, j'imagine. » « . Euh, que c'est difficile mais bien plus beau que la peinture à l'eau ») y côtoie les références les plus sérieuses à l'histoire de l'art. Chaque tableau faisant l'objet d'un voyage est reproduit à la fin de l'aventure. Ce mélange harmonieux d'aventure, de références culturelles et de second (voire troisième) degré donne une BD tout à fait originale et vraiment savoureuse. Elle peut se lire dès le collège et être appréciée au LP, au lycée et bien au-delà.


Galandon, Laurent, Monin, Arno, Bossard, Florent. L'enfant maudit, 1. Les tondues. Bamboo, 2009. (Grand angle). 12,90 ¤. 978-2-35078-607-0.

Bientôt la notice à télécharger

Gabriel Clairemont n'était pas un garçon qui se pose des questions, jusqu'à ce jour de mai 1968 où, emporté par la manifestation étudiante, il rencontre en garde à vue un policier particulièrement vindicatif qui le traite de « fils de boche ». C'est vrai que Gabriel n'a jamais connu ses parents, abandonné en 1945 au couvent de Gaudreville la Forêt et adopté par un couple qui a perdu son fils unique à la guerre. Les Clairemont n'étaient pas bavards, et ils ont toujours découragé les questions de Gabriel. A leur mort, il s'est retrouvé livré à lui-même, car ils avaient légué tout leur patrimoine à une association d'anciens combattants. Il est monté à Paris, est devenu un ouvrier sans histoires, ne conservant de son passé que l'amitié de Camille, qui a égayé son enfance.

La hargne du policier et la sollicitude d'un proche collègue ont raison de son inertie et le poussent à remonter dans son passé, à la recherche de ses parents. Au couvent où on l'a déposé, ne reste qu'une s½ur centenaire qui perd un peu la mémoire. Un nom émerge toutefois, celui d'une prostituée qui aurait connu la mère de Gabriel. Effectivement, Suzette Boncoeur se souvient de Madeleine Robin : c'était son amie. Avec deux autres femmes du village, elles furent tondues à la Libération pour avoir fréquenté l'ennemi. Madeleine était amoureuse de son gentil soldat allemand, Hans-Peter Krüger. Il était timide et sentimental, d'ailleurs Suzette ne se souvient pas de les avoir même vus s'embrasser. Pourtant, quelques mois plus tard, Madeleine reprenait contact : trop affaiblie, elle demandait à Suzette d'amener le bébé dont elle venait d'accoucher au couvent de Gaudreville la Forêt. Avant de disparaître dans la nature.

De nombreuses questions restent en suspens après ce premier tome. On ne sait pas qui est le père de Gabriel, ni si sa mère est toujours vivante, ne si le policier qui l'a traité de bâtard est vraiment son oncle. Le voyage dans le passé constitue la matière de cette histoire qui empile les strates de couleurs différentes, comme autant de couches sédimentaires : « l'aujourd'hui » (mai 68), l'hier (les années 50-60) et l'avant-hier (1945), camaïeu sépia - noir et blanc. Ce voyage n'est pas terminé, on soupçonne encore de nombreux secrets dans l'histoire de Gabriel et derrière son regard impénétrable. Les auteurs de l'Envolée sauvage signent ici un beau livre sur la mémoire, d'une grande délicatesse tant dans l'intrigue et le trait que dans la mise en couleurs. A recommander dès la 3e, au lycée et au LP.


Piette, Hugo. Poncho et Semelle, 1. Joyeux Western. Sarbacane, 2009. 9,90 ¤. 978-2-84865-183-5.

Bientôt la notice à télécharger

La page de titre de ce premier tome donne le ton d'une série d'histoires de cow-boy joyeusement décalée. On y voit deux cactus (José et José) s'enguirlander : « Ah ! Perdu ! T'as bougé ! » « Mais n'importe quoi, hein ! C'est même pas vrai ! » « Si, si ! Tu as bougé ! Perdu ! » « Et puis c'est nul, ton jeu ! » Le reste est à l'avenant, à commencer par les héros de l'histoire : le cow-boy Poncho et son fidèle cheval Semelle, avec le non moins fidèle fantôme Poum. Un cow-boy qui a un fantôme pour ami, ça n'est pas très banal. Surtout quand on sait comment ils se sont rencontrés : Poncho et Semelle s'étaient fait manger par un taureau énervé dans l'estomac duquel, un peu comme pour Jonas, ils ont trouvé une foule de squelettes et un fantôme caché dans un colt. L'ayant délivré, un peu comme pour Aladin, il est devenu leur serviteur pour toujours. Il faut dire que le Far West d'Hugo Piette est plutôt hallucinogène. On y croise des champignons prêts à faire la révolution, caramba ! plutôt que de passer à la casserole. De belles inconnues timides qui se transforment en monstre à tentacules à la nuit tombée. Des lézards qui rêvent de voler pour séduire une belle lézarde exigeante. Des sorciers désordonnés qui s'endorment en laissant leur réserve de calumets magiques à la portée du premier venu. On y lit quelques fables, aussi, comme celle du démon Trépol, qui sort furieux, tout noir et tout visqueux, du sable du désert, et que les indiens ont réussi, de haute lutte, à faire rentrer dans le sol.

On y voit aussi des rodéos endiablés et une armée de morts-vivants bien décidés à récupérer leurs armes que les habitants de la ville se sont appropriées. Le tout dans la plus grande insouciance et la plus parfaite légèreté. Si tout est permis, alors rien n'a vraiment d'importance, n'est-ce pas ? Le dessin est à l'unisson de ce ton désinvolte. Sans souci du réalisme, parfois schématique, il manie avec jubilation les libertés de la BD : onomatopées, raccourcis, stylisation. tout est bon pourvu qu'on s'amuse. Bon reflet du scenario et sans doute des intentions de l'auteur, cette volonté ludique imprime sa marque à l'album, qui devrait plaire aux plus jeunes lecteurs en collège et dès l'école primaire.

Mise en ligne 03 février 2010

Valid XHTML 1.0 Strict