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Les coups de coeur de Caroline Vernay

Novembre 2009

Caroline Vernay

Maël, Kris. Notre mère la guerre, première complainte. Futuropolis, 2009. 16 ¤. 978-2-7548-0165-2.

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Voici un album sur la Grande Guerre qui n'est pas ce qu'il semble être. La couverture résume bien cette singularité : à découvrir le recueil, on pense à un récit de plus sur l'enlisement dans les tranchées, les horreurs du front. Après s'être plongé dans l'histoire, on regarde cette couverture avec un ½il différent : il s'agit bien d'une tranchée, mais le personnage au premier plan est une femme, et non un poilu. Sa posture est étrange : affaissée sur le rebord de la tranchée, un fusil entre les bras comme si elle l'avait tenu, l'infirmière a la coiffe poissée de sang et l'½il curieusement blanc. Car le sujet de cet album n'est pas la boucherie organisée de 14-18, mais une petite tuerie périphérique : à la fin de l'été 1914, non loin de Méricourt, bourgade arrière des grandes tranchées champenoises, quelqu'un s'attaque aux femmes. Trois cadavres féminins sont retrouvés successivement, hâtivement enterrés entre les premières lignes de front, ou déposés dans une tranchée. Une petite serveuse de bar, une infirmière de la Croix-Rouge, une correspondante de guerre canadienne. Sur les trois cadavres, on retrouve une lettre écrite de la même main, censée être une lettre d'adieu de chacune des victimes. Le lieutenant Roland Vialatte, aux états de service exemplaires, est appelé par le général Berthelot pour tirer au plus vite cette affaire au clair : les hommes sont prêts à mourir pour la France, « mais comment mener sereinement une guerre si l'on tue nos femmes dans notre dos ? » Le lieutenant Vialatte a fait ses preuves, mais ce qui l'attend en Champagne est d'une toute autre nature : dans ces plaines désolées où la mort est partout, on n'aime guère les gendarmes, ces planqués de l'arrière qui ne risquent pas leur vie. L'hostilité est compacte et omniprésente. Pourtant, Vialatte décide de monter en première ligne, là où les cadavres ont été retrouvés, pour mener son enquête. Un voyage qui le mène droit en enfer, où des gamins de quinze ans sont sortis de prison pour être envoyés au front : remise de peine contre un bon bol d'air dans les tranchées.

Il faudra attendre le deuxième tome pour la résolution de l'intrigue policière, mais le voyage est passionnant et offre de nombreux points de vue sur ce que fut la Grande Guerre : quotidien des poilus, absurdité des assauts et étrangeté des contacts presque familiers avec « ceux d'en face », si proches, exécutions pour l'exemple, hôpitaux militaires. A travers un récit policier, on approche de très près la réalité de 14-18. D'autant plus près que le dessin haché, nerveux, sombre, rend bien ce que dut être la réalité de l'époque. La langue également, travaillée, très littéraire, participe à la qualité de l'ouvrage et de la reconstitution historique : « mais si je voulais résumer la guerre, je garderai ceci : le son des cloches par lesquelles tout a commencé. Puis le silence. Ce silence que seule la guerre peut engendrer. Epais comme dans le ventre d'une mère sous la tombe. Epais comme des millions de silences se chevauchant et se recouvrant les uns les autres. »

C'est donc une très bonne surprise, un album à proposer sans hésiter en fin de collège (4e-3e), au LP et au lycée.


Marazano, Richard, Li, Yishan. Cutie B. Dargaud, 2008. 10,50 ¤. 978-2-205-06062-1.


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Beatriz a des parents trop cool (à première vue) : une mère mannequin et un père businessman. Ce qui lui vaut de déménager souvent et de se faire sans trop de peine de nouvelles copines. Justement, elle vient d'arriver dans « une grande ville européenne » (on n'en saura pas plus, mais est-ce indispensable ?) Ses premiers jours dans son nouveau lycée sont émaillés de surprises : comment les élèves de sa classe ont-ils, en si peu de temps, déjà pu découvrir le surnom que lui donne sa mère : Cutie B ? (« tu es ma Beatriz, et tu es une vraie cutie, ta mère peut encore te dire des mots gentils quand même, non ? ») Et puis il y a Paul, qui se trouve toujours sur son chemin, et Justin, le frère de sa copine Sarah. Mais surtout, il y a « Mysterious Guy », qui s'invite sur sa messagerie instantanée, et, tout en gardant l'anonymat, lui démontre qu'il sait tout d'elle et de sa vie au quotidien.

Sur la trame classique de la romance pour filles avec une héroïne un peu décalée mais totalement cool à qui tout le monde s'intéresse, Richard Marazano et Yishan Li brodent quelques motifs plutôt drôles, à prendre le plus souvent au second degré. Ainsi, quand Beatriz rêve qu'elle rencontre le beau Justin au concert des Dead Spines, il lui offre de partager sa bière avant de lui vomir sur les pieds. Les parents de Beatriz sont totalement infantiles, surtout son père qui est capable de lui faire un sermon parce qu'elle refuse de se laisser aborder par un garçon dans la rue (qu'elle ne vienne pas se plaindre quand elle sera devenue vieille fille), avant de s'effondrer ivre mort la tête dans son assiette. Les invraisemblances nombreuses qui émaillent le récit contribuent à son intérêt, puisqu'on attend avec amusement la prochaine fantaisie de l'auteur.

Il s'agit bien ici d'un shojo, manga pour filles, quoiqu'au format européen et en couleurs, mais qui respecte un certain nombre des codes du genre. La série devrait donc sans problème trouver son public en collège, mais aussi au LP et pourquoi pas au lycée. Il ne s'agit pas à mon sens d'une ½uvre majeure susceptible de faire date dans l'histoire du 7e art, mais d'un petit plaisir, pas trop mal ficelé, qui pourrait inciter les lecteurs (lectrices) en attente d'un prochain tome (deux opus parus à ce jour), à ouvrir quelque album plus exigeant disponible dans le fonds du CDI.


Dillies, Renaud, Bouchard, Christophe. Bulles et nacelle. Dargaud, 2009. (Long Courrier). 15,50 ¤. 978-2-5050-0576-6.

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Avec son style très personnel, l'auteur de Sumato (coups de c½ur du mois d'avril 2005) nous livre un nouveau conte sous-titré « Les aventures de Charlie la Souris, ou les vicissitudes du muridé solitaire ». On y retrouve les thèmes chers à Dillies : personnages un peu barrés, joueurs de guitare et fans de Django, rêverie à tous les étages. Charlie est une souris solitaire qui se voudrait écrivain et passe ses nuits à divaguer en attendant l'inspiration. Autour de lui, la ville vaque à ses occupations, le dérangeant à peine lorsqu'un ouvrier toque à son carreau pour accrocher à sa façade les guirlandes colorées du prochain Carnaval. Charlie n'a besoin de personne, n'abandonnant sa tanière qu'en cas d'extrême nécessité : un garde-manger vide ou un dîner chez ses parents par exemple. Or, voilà qu'un jour de plus profonde solitude et de plus grande panne d'inspiration, un curieux oiseau bleu enchapeauté et haut sur pattes toque à sa fenêtre. Il se présente : « Monsieur Solitude », pour le service de Charlie. Notre souris abasourdie ne comprend pas : si monsieur Solitude est là, c'est qu'il n'est pas seul. Qu'importe au volatile consciencieux : sa mission est d'apparaître chaque fois que Charlie se sent seul, et il l'accomplira. Incrédule, Charlie s'habitude à la présence du petit oiseau bleu, dont les interventions sont plus d'une fois salvatrices. Jusqu'au jour où, au terme d'une crise d'inspiration dans laquelle il se débat plus fort que d'habitude, Charlie retrouve monsieur Solitude inanimé sur le sol de sa chambre. Paniqué, il l'emmène aux urgences dans une boîte à chaussures. Une doctoresse compréhensive le regarde avec étonnement : il n'y a rien dans la boîte. Charlie a peur de passer pour un fou, mais en sortant du cabinet médical il trouve au fond de la boîte une petite plume bleue oubliée. Où chercher monsieur Solitude ? La sarabande du Carnaval qui commence n'est pas l'endroit le plus propice.

Si les thèmes habituels de Renaud Dillies sont bien présents, son univers visuel se déploie avec un faste familier. Richesse des couleurs, à dominantes de rouges orangés, volute des images qui s'enroulent les unes aux autres, motifs qui se répondent (le cercle plein de la fenêtre, celui des boules des guirlandes, du soleil au couchant, de la Grande roue de Fête foraine, des bulles de savon, et celui à peine troublé des reflets dans l'eau). Les images de la langue reflètent celles du dessin : quand il était enfant, Charlie croyait qu'un hélicoptère, c'était un moulin volant. Aujourd'hui, il croit toujours possible que les nuages soient faits de farine. Récit et images se mêlent étroitement pour servir un dessein tout simple : écrire, « juste pour, ne serait-ce qu'un moment, rendre les choses plus jolies. En fin de compte, plus supportables. » Un joli projet, un espace de rêverie à offrir à nos élèves, en fin de collège pour les plus littéraires, et au lycée pour tous.

Mise en ligne 2 novembre 2009

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