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Les coups de coeur de Caroline Vernay

Mai 2009

Caroline Vernay

Thirault, Philippe, Cuzor, Steve. O'Boys, 1. Le sang du Mississippi. Dargaud, 2009. 13,50 €. 978-2-205-05932-8.

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Nous sommes en 1935, dans l'état du Mississippi. Huck Finn, le petit blanc, rentre d'un long vagabondage, pour enterrer son ami Charley Williams, le nègre avec qui il a taillé la route. Bien avant ça, Huck et son frère Tom vivaient avec leur père au bord du Mississippi. Ivrogne invétéré et violent, le vieux « Tape-dur » comptait sur ses fils pour ramener de l'argent à la maison, et aussi un peu sur son trafic d'alcool frelaté. Un soir pas comme les autres, Huck aide Tom à fuir en barque avec une jeune fille que son père a serrée d'un peu trop près. Mais la barque est vermoulue, Tom n'a jamais nagé de sa vie, et Huck impuissant les regarde s'enfoncer dans l'eau noire. Après le drame, Huck est recueilli par les Denis, riches et pieux propriétaires d'une ferme d'élevage de poissons chats. C'est là que Huck fait la connaissance de Charley, un esclave plutôt forte tête. Mais le gamin ne l'est pas moins, et il convainc Charley de l'emmener dans ses virées nocturnes au Juke-Joint, où on peut écouter la musique noire que Huck aime tant. La grande vie ne dure jamais longtemps pour ceux qui ont tiré le mauvais numéro, et Joe « Tape-dur » finit par remettre la main sur son fils pour en tirer profit. Puisqu'il vit chez les riches, Joe l'oblige à voler régulièrement sa famille adoptive pour lui. Un coup de trop, et l'enfant se révolte, décidé à mettre en scène sa propre mort pour pouvoir quitter les lieux pour de bon. Il trouvera Charley Williams sur sa route, en fuite lui aussi pour d'autres raisons. Tous les deux prennent la route, mêlant leur déveine et leur rage de vivre, leur amour de la musique et de la liberté. Ils n'ont pas peur de grand chose, mais le Shérif Bisner et la moitié des flics du Comté sont à leurs trousses.

Librement inspirée du roman de Mark Twain (Les aventures d'Huckberry Finn), cette histoire donne vie à l'Amérique des champs de coton et de l'esclavage, et explore sans faux-semblants la dureté de l'enfance volée, qui subsiste dans les rêves de Huck et son désir insatiable d'empoigner la vie, d'en découdre et de retrouver son frère. Ambiances nocturnes, visions délirantes, traits tout en précision, ce premier album rend bien l'énergie féroce de la déveine et de l'enfance. Une fiction efficace dans un contexte qui intéressera sans doute les collègues d'anglais et d'histoire géographie, à conseiller au collège (4e-3e), au LP et au lycée.


Meurisse, Catherine. Mes hommes de lettres. Sarbacane, 2008. 19,50 €. 978-2-84865-233-7.

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Cet album de Catherine Meurisse (dessinatrice d'Elza et collaboratrice de Charlie Hebdo) vise un large public, comme l'annonce une quatrième de couverture qui devrait plaire à nos collègues de lettres : « Vous aimez la littérature ? Vous êtes capable de citer tout Racine sans oublier un seul alexandrin ? Vous connaissez la date de naissance de Rabelais et le plat préféré de Proust ? Ce livre est pour vous. Vous détestez la littérature ? Vous avez tendance à confondre Flaubert et Voltaire ? Vous pensez qu'un Romantique, c'est quelqu'un qui aime la Saint Valentin ? Ce livre est pour vous. » En guise d'ouverture à ce voyage chez nos grands auteurs, un crochet par un Salon du livre fictif où Marc Lévy et Victor Hugo signent côte à côte. Hugo ronge son frein derrière sa table désertée pendant qu'une longue file patiente devant celle de l'auteur d' « Et si c'était vrai ? » Sous-titré « Petit précis de littérature française », ce recueil nous introduit chez quelques grands, classés par époque, du Moyen Age au 20e siècle. La promenade commence, logiquement, par la naissance de la littérature française : « si on continue d'écrire en latin, les ploucs n'auront jamais accès au savoir ». « Mais c'est pas grave, ça ! C'est pas grave du tout ! » « Je sais, on va traduire tous nos livres en langue romane. » Le voyage se poursuit avec le Roman de Renart, la chanson de Roland, le fracas des épées des chevaliers de tous poils (Perceval, Tristan.), Rabelais, la Pléiade, Du Bellay, Montaigne, Corneille, La Fontaine, Molière, Racine, Diderot, Voltaire et Rousseau, Hugo et la bataille d'Hernani, George Sand, Balzac, Flaubert, Zola, Proust, Colette, Céline, Sartre et Beauvoir. Chaque détour présente les grandes lignes de l'œuvre avec humour et un rien d'irrévérence. Du Bellay au bord de la rivière, songeant en toute noblesse : « Pindare, couinard, Ovide, gros-bide. Homère, ta mère. » Ou Montaigne, s'allongeant sur le divan pour raconter son enfance. Boileau, pesant de tout son poids de tradition sur la création du Cid, qui fait fi de la règle des trois unités et de la bienséance ; tandis que Don Diègue s'emporte : « Bravo mon fils ! Super raclée ! Entre nous, une fiancée de perdue, dix de retrouvées » « Le texte ! » « Nous n'avons qu'un honneur / Il est tant de maîtresses ! » Lamartine se lamentant : « j'ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie. » « Quoi ? Mais t'as même pas ton bac, Alphonse ! » Gallimard, ignorant la Recherche du temps perdu et passant à côté du Grand Meaulne.

Cette somme, dense et loquace, est très maîtrisée. Les références littéraires y sont solides, assez pour se permettre clins d'oeils et détournements malicieux. Le trait, proche du dessin d'humour, allant parfois jusqu'à la caricature, sied à cette entreprise d'anthologie humoristique. Dans l'esprit, le livre s'adresse à tous lecteurs depuis le collège. Dans la pratique, il constitue une lecture copieuse fourmillant de références, dans lequel on pourra puiser des extraits pour les collégiens, mais dont la lecture continue concerne plutôt les lycéens.


Gibrat, Jean-Pierre. Mattéo, première époque (1914-1915). Futuropolis, 2008. 16 €. 978-2-7548-0113-3.

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Jean-Pierre Gibrat change d'époque mais garde son sujet favori, la guerre et les ravages qu'elle fait dans la vie des hommes ordinaires. Il se penche, avec ce premier tome de Mattéo, sur la Grande Guerre, la dévoreuse. Mattéo est un jeune espagnol qui vit à Collioure, orphelin d'un père anarchiste ayant fui l'Espagne avant de mourir en mer. Il est amoureux de Juliette, qui vit avec sa mère sur la propriété des De Brignac, et qui depuis quelques temps n'a d'yeux que pour le beau Guillaume, fils de. L'album s'ouvre avec la Une de l'Humanité, qui titre « Jaurès assassiné ». Une maculée du rouge. de la peinture que Mattéo et sa mère sont en train d'appliquer sur la barque familiale. La mobilisation est décrétée, et tous les jeunes Français partent la fleur au fusil (« En décembre, on est revenus avec les c. de Guillaume ». Guillaume II, s'entend). L'héroïsme est partout, et Juliette vibre pour le fier héritier du domaine Brignac, au point de ne plus voir en Mattéo, son ancien amoureux resté au village parce qu'Espagnol, qu'un lâche insignifiant. Pourtant les lettres de Paulin, l'ami de Mattéo, le peintre, viennent vite doucher les enthousiasmes patriotiques : « l'horreur, tu y vas à pied. Ici, il faut souffrir pour avoir le droit de souffrir (.) Le merdier qui t'attend, au cas où t'en aurais pas idée, on te le met sous le nez, par tombereaux remplis de cadavres, tu croises les plus chanceux, des malheureux aux regards perdus, aux membres emmaillotés qui clopinent en grappes. Le programme suivant, creuser la tranchée, une tombe d'un horizon à l'autre (.) » Lassé d'attendre sa Juliette qui n'a d'yeux que pour les soldats de la patrie, un peu pour faire taire les regards mauvais qu'au village on commence à lancer au « planqué espagnol », Mattéo prend son billet, moins par conviction que par dépit amoureux. La guerre l'attendait : « [elle] se réveillait, de mauvais poil. Les mortiers s'insultaient à distance, puis les canons mordaient la nuit à pleine gueule, et au petit jour, au coup de sifflet, cure-dents au canon, on se jetait dans la gueule du monstre, on lui courait sur les gencives, entre les molaires, la terre nous crachait sa fureur, en geysers de boue et de pourriture ». Une blessure, une permission, et voilà Mattéo libéré pour un temps de l'horreur du champ de bataille. mais pas de sa jalousie : il rentre pour assister au mariage de Juliette avec Guillaume. Pourtant, cette fois-ci, les choses tourneront autrement. Sa mère veille, qui a toujours refusé le départ de son fils pour la boucherie. Une nuit, elle l'embarque, inconscient, pour passer en Espagne. Déserteur, à son corps défendant : « dans leur grande générosité, ma mère et ses amies venaient de me condamner à mort ». La suite dans le tome 2.

Jean-Pierre Gibrat est toujours autant un grand raconteur d'histoires qu'un talentueux créateur d'atmosphères. On retrouve avec plaisir son trait familier, si précis et doux, ses couleurs intelligentes et son bleu favori. Une vraie valeur sûre, dès le collège (4e-3e), au LP et au lycée.

Mise en ligne 10 mai 2009

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