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Les coups de coeur de Caroline Vernay

Mars 2009

Caroline Vernay

Arleston, Christophe, Alwett, Audrey, Alary, Pierre. Sinbad, 1. Le cratère d'Alexandrie. Soleil Productions, 2008. 13 ¤. 978-2-30200-211-1.

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Al-a-din était encore presque un enfant quand il découvrit les pouvoirs du génie. Celui-ci se montra immédiatement un puissant et fidèle allié, qui le fit Khalife après quelques aventures. Mais le Djinn n'aime guère recevoir des ordres et se montre volontiers cruel. Le jour où Al-a-din le somme de lui révéler son avenir, le génie, de mauvaise grâce, lui annonce qu'il périra de la main de son fils. Le Khalife décide d'exiler tous les enfants de son harem. Mais le Djinn belliqueux intervient et décime le harem entier, femmes comprises. Seul un tout petit, abandonné par sa mère au fond d'un panier jeté à l'eau, survivra loin du palais.

Le temps a passé, dans le petit port de l'île de Qarawh. Sinbad est un jeune homme intrépide, magicien et colporteur, qui n'a qu'une idée en tête : découvrir ses origines. Il se met en quête du cratère d'Alexandrie, vase miraculeux qui, une fois empli de vin de Delphes, révèle à celui qui l'interroge la vérité sur son passé. Se procurer du vin de Delphes auprès du gros marchand Dionysos n'est pas chose aisée. Mais ça n'est rien à côté des épreuves qui attendent celui qui prétend soustraire le cratère d'Alexandrie à sa belle et cruelle propriétaire, la magicienne Turabah. Elle est méfiante, mais Sinbad est rusé, et parfaitement déterminé à connaître son passé. Quitte à affronter les perruches carnivores, les fils coupants, le labyrinthe et les griffes acérées de la fascinante panthère Azna.

Aventure chatoyante dans les dédales d'un Bagdad de l'Orient magique, ce premier tome de la quête de Sinbad ravira les amateurs de sortilèges et d'action. Le scénario est rythmé et plein d'humour, l'univers rend vivant un orient mythique, empli de couleurs et de saveurs, et joyeusement imaginaire (un géant se bat avec un poignard dans le ventre et un sabre fiché dans le cou pour défendre sa s½ur déshonorée par Sinbad). Le héros roublard et sans scrupules nous est immédiatement sympathique, et sa quête est un bonheur visuel de tous les instants.

Un conte d'Orient bien écrit pour tous, depuis le collège jusqu'au LP et lycée, autant pour ses qualités narratives que pour ses qualités visuelles.


Kuper, Peter. Points de vues. Çà et là, 2005. 16 ¤. 2-916207-00-7.

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Ce petit album de format carré rassemble une série de comic strips en cinq cases parus depuis 1993 dans le New York Times sous le titre de « Eye of the Beholder », littéralement « L'½il de l'observateur ». Soient quatre cases d'un dessin précis, en noir et blanc, complétées par une dernière case que l'on découvre en tournant la page, et qui révèle l'identité de l'observateur dont la vision subjective nous a été proposée juste avant.

Imaginez ce que peuvent bien voir du monde, au choix : une mouche, un aveugle, un photographe dans sa boutique, un handicapé dans son fauteuil, un gardien de musée, la devanture d'un sex-shop, un chien, un distributeur de billets, un ordinateur en panne. Et des extraterrestres, tiens, par exemple ?

La deuxième partie de l'album, plus « engagée », imagine le devenir d'un être ou d'un objet dont les quatre premières cases nous ont brossé un rapide portrait. Plus sociale, cette deuxième partie montre le carton de hi-fi qui devient toit de fortune pour le sans-abri, le mur taggé nettoyé par un employé pas vraiment ravi, redevenu propre et de nouveau taggé par un graffeur. La chute est moins évidente pour cette partie que dans la première moitié de l'album, pour laquelle on imagine, presque malgré soi, à qui peut bien appartenir le regard qui perçoit ces scènes-là. Un effet comique, de la surprise ou le plaisir d'avoir vu juste accompagnent la découverte de la dernière case. Le dessin, dans la pure veine des comics américains, est très efficace, sonore et expressif. Très peu de mots, peu ou pas de bulles, mais un langage universel, à la portée de tous.

Un album percutant, à glisser dans les bacs ou à montrer aux collègues de lettres ou d'arts plastiques, qu'est susceptible d'intéresser la notion de point de vue. Dès le collège, ou LP et au lycée.


Cruchaudet, Chloé. Groenland - Manhattan. Delcourt, 2008. 16,50 ¤. 978-2-7560-0967-4.

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Cette histoire vraie, romancée par Chloé Cruchaudet, commence au nord du Groenland, en 1897. L'explorateur américain Robert Peary s'apprête à rentrer d'une nouvelle mission polaire inachevée. Cette fois encore, il a échoué à trouver le Pôle Nord pour y planter le drapeau américain. Certes, il rapporte une belle pièce, une météorite que les Esquimaux l'ont aidé à embarquer à bord de son navire. Mais ça n'est pas la première qu'il ramène, et rien d'autre ne fera parler de lui à son retour à New York. Alors, quand le petit Minik demande au commandant comment c'est chez lui, qu'il lui décrit le soleil qui brille chaque jour en hiver, les familles qui vivent les unes au-dessus des autres dans des maisons bien chauffées, et que les Esquimaux ne le croient pas, Robert Peary imagine d'emmener une famille avec lui à New York. Juste pour un an, le temps de préparer une nouvelle expédition et de revenir au Groenland. Au cours de la traversée, Minik interroge son père : « c'est long comment, un an ? » « Eh bien. ça peut être très court comme ça peut être interminable. Tout dépend de ce qui s'y passe (.) On sait juste qu'une année s'est écoulée quand la grande nuit se termine et que les mergules reviennent. Mais chez eux je ne sais pas trop ce que ça veut dire. Je ne crois pas qu'il y en ait ». Arrivés à New York, les Esquimaux sont exhibés sur le bateau de Peary à une foule curieuse, puis relégués au Muséum où on étudie leur anatomie, leur physiologie. Les savants sont fascinés, persuadés d'avoir sous les yeux des hommes de l'âge de pierre. Robert Peary, sincèrement attaché et foncièrement condescendant envers ce peuple de ceux qu'il considère comme des sous-hommes, poursuit sa tournée de conférences en oubliant les spécimens qu'il a ramenés avec lui. Les hommes tombent rapidement malades et sont emportés les uns après les autres. L'enfant demeure seul, abandonné de tous, finalement recueilli par une famille aimante qui l'élèvera comme un fils. Grandissant comme un jeune américain, avec la conscience de ses origines perdues, jusqu'au jour où il tombe en arrêt, au Muséum, devant un squelette d'Esquimau - son père ? Minik retournera au Groenland, mais pour y retrouver quoi ? Il a vécu plus longtemps en Amérique que dans son village natal, où est sa place ?

Cette chronique d'un épisode du colonialisme et du sentiment de supériorité des civilisations occidentales au 20e siècle touche par sa limpidité et sa fluidité, ainsi que par l'intensité dramatique de l'histoire rapportée. Les scènes blanches du Grand Nord succèdent aux images de la ville foisonnante, entrecoupées de loin en loin par les rêves de Minik, fascinantes planches aux couleurs accentuées qui mettent en scène ses représentations du monde (voir en particulier l'Amérique qu'il imagine à travers les explications de Peary.) Une page d'histoire à transmettre aux élèves les plus mûrs en collège, au LP et au lycée, pour se souvenir et ne pas reproduire les mêmes erreurs. (Prix René Goscinny au festival d'Angoulême 2009).

Mise en ligne 9 mars 2009

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