Millery, côteaux du Lyonnais, septembre 1961. Mounette et Jeannot, inséparables, profitent de leurs derniers jours de liberté avant la reprise de l'école. Les garnements du village emmèneraient volontiers Jeannot poser des collets, mais il aime mieux passer ses journées avec Mounette. D'ailleurs, quand ils seront grands, ces deux-là, ils se marieront, c'est sûr. En attendant, ils vont le nez au vent, pêcher à la rivière, chercher des plantes pour la grand-mère de Mounette. Insouciance de l'enfance, jusqu'à ce qu'une photo jaunie pique leur curiosité. On y voit le grand-père de Jeannot, Joseph, en habit de soldat. Et sur la photo, il est écrit : " A Lucie, ton Joseph pour la vie ". Or Lucie est la grand-mère de Mounette. comment le grand-père de Jeannot et la grand-mère de Mounette auraient-ils pu être amoureux ? Il ne faut pas compter sur l'un ou l'autre pour le révéler, ils sont fâchés à mort, on ne se souvient même plus depuis quand. D'ailleurs, à propos de mémoire. personne au village ne semble se souvenir des raisons de la brouille. Ce qui est plus étrange, c'est que tous les gens qu'on interroge se mettent aussitôt en colère.
Mounette et Jeannot sont bien décidés à mener leur enquête tout de même pour comprendre ce qui a bien pu se passer entre leurs grands-parents. Et l'histoire se reconstitue peu à peu : à la fin de l'été 1918, Lucie et Joseph étaient amoureux quand l'ordre de mobilisation de Joseph est arrivé. Parti au front, il a perdu la mémoire pendant quelque temps suite à une blessure à la tête. Il ignorait que Lucie était enceinte quand il l'avait quittée, et que sa famille, ne voyant pas rentrer Joseph, avait marié la jeune femme à un autre pour lui éviter la honte d'être fille-mère. A son retour, il trouva donc son amoureuse mariée, mère d'un petit Rémi et à nouveau enceinte. Le grand-père de Jeannot n'a jamais su que Rémi était son fils. Puis le temps a passé, Lucie et Joseph sont devenus veufs, et Mounette et Jeannot ont voulu connaître leur secret.
Ce joli récit sépia mêle sujets graves et insouciance de la jeunesse, nostalgie du pays de l'enfance (le parler lyonnais est partie intégrante d'une reconstitution soignée) et échos des fracas de l'Histoire. Marie Jaffredo officie au scénario et au dessin, son trait doux et chaleureux incarne délicatement cette histoire simple, douloureuse et joliment racontée. Voilà un bon album à mettre entre toutes les mains, depuis le collège jusqu'au LP et lycée.
New-York, 1939. Un homme en costume rouge, valise à la main, contemple la ville écrasée de chaleur. Il est venu chercher un certain Ben Koch, qui s'est fondu dans la foule. Mais l'homme est très patient. Il a beaucoup de temps devant lui. Et pour accomplir la mission qu'on lui a confié, il a un atout sérieux : Red, le vieil ami de Ben, qui tient une pension en ville. Dans la chambre qu'il lui loue, le vieux Ben a accroché une reproduction du Guernica de Picasso. En fait, ça n'est pas un hasard, comme on le comprend vite. Red, avec Ben, faisait partie d'une cellule de militants communistes. C'est pour ça qu'il s'est engagé dans la guerre d'Espagne, et qu'on ne l'a pas revu. Pour être digne du combat dans lequel Curtis, le séducteur, le meneur du groupe, voulait les entraîner. Ben n'avait rien à perdre, de toutes façons, si ce n'est un passé trouble qu'il aspirait à laisser derrière lui en arrivant à New-York et en changeant de nom. Et le moment venu, il n'avait plus qu'une aspiration : quitter New-York, disparaître sans laisser de trace, changer à nouveau d'identité. La guerre d'Espagne, pourquoi pas ? Au moins on n'irait pas le chercher là-bas. Mais l'Histoire ne s'est-elle pas chargée de démontrer que les engagés du POUM, les idéalistes des Brigades internationales, étaient des rêveurs que la marche du monde aurait tôt fait de broyer ? Ceux qui restent, ceux qui gagnent, ce sont ceux qui ont le pouvoir et l'exercent, Staline par exemple, ou Curtis. Les autres ne sont que chair à canon. Ben Koch est mort, ou c'est tout comme, et peut-être depuis bien plus longtemps qu'on ne le pense. " Une fois de plus, le monde se précipite au grand galop vers l'injustice, enfourché par des hommes qui ne pensent qu'au pouvoir et qui enfoncent leurs éperons dans les flancs des masses."
Cette enquête engagée est pleine de chausse-trappes et de faux-semblants, et un surnaturel au parfum tout hispanique imprègne l'ensemble de l'album. L'univers est singulier, avec un trait particulier et des traces récurrentes de rouge, d'orange foncé ou vif. Les époques s'enchevêtrent et les identités se fondent parfois, mais on suit avec intérêt (et parfois avec surprise) les étapes de la drôle de quête de cet homme tout en rouge, désabusé et cynique. Un bon polar historique, engagé, spirituel et bien mené ! Une ½uvre originale, pour les lycées et LP.
L'homme est gros, crâne rasé, barbichette, un peu négligé. Surtout, il mange un sandwich-frites. Devant le Radeau de la Méduse. En fait, c'est précisément ça le problème : il est dans une salle du musée du Louvre, où les sandwiches ne sont pas bienvenus. Un gardien intervient sans pouvoir se faire clairement comprendre : l'homme est sourd-muet. L'altercation qui s'ensuit permet au contrevenant de rencontrer un curieux personnage, sourd-muet comme lui, et qui travaille au musée. Fu Zhi Ha est un gardien un peu particulier : il travaille uniquement la nuit, et seulement aux heures impaires. Il est à ces heures-là le seul gardien du Louvre, et sa tâche consiste à veiller sur les ½uvres et à soigner leur âme. L'homme un peu abasourdi suit Fu Zhi Ha dans sa tournée de nuit avant d'être embauché par le chef de service pour un stage : d'abord Fu Zhi Ha l'a présenté, et d'autre part il affirme que la Joconde lui a fait un clin d'½il. L'apprentissage sera de courte durée : Fu Zhi Ha lui enseigne les rudiments de son art en deux nuits. Les ½uvres doivent prendre un peu d'exercice : Fu Zhi Ha utilise des percussions de toutes sortes pour leur permettre de quitter leur socle ou leur cadre, en suivant les vibrations qui se propagent dans le musée. C'est précisément pour ça qu'il faut un sourd pour exercer ce métier. Ce qui se passe la nuit durant les heures impaires est propre à faire vaciller la raison la mieux assise, mais notre homme, taillé dans le roc, ne semble pas s'en émouvoir. Si ce n'est pas vaincre tous les obstacles qui se dressent sur sa route : sa copine qui voudrait lui trouver un métier respectable, les autres gardiens du musée qui ne doivent pas apprendre ce qui se passe aux heures impaires.
Cet album fait partie de la série de bandes dessinées publiées en partenariat avec le musée du Louvre, dont le principe est d'imaginer une histoire qui mette en scène le musée (Cf : Période glaciaire, Les sous-sols du Révolu). Son point de vue est original et bien mis en images : les dialogues, quand ce sont des sourds qui s'expriment, sont signés. L'ambiance est imprégnée de ces passages en langue des signes, même s'ils sont forcément schématisés, l'image fixe ne permettant pas de rendre tous les mouvements. Néanmoins on voit clairement les gestes, et le dessin très expressif rend bien les sentiments et les émotions. Les passages de nuit au musée sont également très réussis visuellement, faisant naître des images hallucinées qui mélangent les ½uvres à la réalité. Le parti pris graphique est intéressant et le message riche. Pour toutes ces raisons, et pour la mise en scène du handicap, cet album trouvera sa place dans les CDI des lycées.
Mise en ligne 11 novembre 2008
Mise à jour 9 mars 2009