Difficile d'ignorer ce Petit Prince dans cette rubrique. Pas seulement parce qu'on a beaucoup parlé du défi que s'est lancé Joann Sfar avec cette adaptation du roman de Saint-Exupéry. Pas seulement non plus parce que l'oeuvre originale est un classique qui figure en bonne place dans tous les CDI, et qui traverse les générations. Parce que, tout simplement et à mon sens, ce Petit Prince là est une bonne bande dessinée, qui rend justice à la vitalité de l'½uvre originale.
Or donc, un aviateur en panne dans un désert, et qui est réveillé une nuit par un drôle de petit bonhomme aux yeux azur qui lui demande le dessin d'un mouton. Inutile d'aller plus loin en ce qui concerne l'histoire, que vous connaissez certainement très bien. Une des difficultés quand on s'attaque à un monument, c'est de réécrire sans dénaturer. La difficulté était ici renforcée par la présence, dans le texte de Saint-Exupéry, de dessins de la main de l'auteur, qui sont, peut-être plus encore que l'histoire elle-même, archi-connus (il suffit de songer aux nombreux produits dérivés exploitant ces images pour s'en convaincre). Il est déjà difficile pour un lecteur de voir transposé en images le monde mental qu'il s'est construit au fil de sa lecture intime, ça l'est encore plus lorsque ce monde est dès l'origine façonné par les traits que l'auteur lui-même a voulu donner à ses personnages, et qui dialoguent si bien avec le texte qu'ils en font d'emblée intimement partie. Joann Sfar, auteur prolixe et reconnu de la BD française contemporaine, a pris le parti de l'hommage, d'une part en réinventant les personnages, d'autre part en réintroduisant dans son récit certains éléments picturaux d'origine : ainsi le dessin de l'éléphant dans son boa, ou du roi sur sa planète. De même le texte a-t-il été repris fidèlement, tout en respectant la contrainte propre à la bande dessinée, qui impose que la majeure partie du texte soit dialoguée.
On a donc entre les mains autre chose que le Petit Prince version Saint-Exupéry, une ½uvre littéraire à part entière, mais dans laquelle résonne totalement l'écho de l'½uvre originale. Le personnage du petit prince, que Joann Sfar dit avoir dessiné en pensant à son fils, ressemble peut-être plus à un enfant que chez Saint-Exupéry, avec ses cheveux en broussaille et ses yeux écarquillés. Il n'est pas non plus traité de façon réaliste, avec ces yeux qui lui mangent le visage. Mais il est juste, drôle, fragile, émouvant. La rencontre avec le renard est très belle, au fil de grandes cases vertes et dorées. Dans cet univers de grandes questions, de douleurs et de tendresse, les mots de Saint-Exupéry résonnent fort, avec tout le poids de leur évidente vérité (" On ne voit bien qu'avec le c½ur, l'essentiel est invisible pour les yeux "), avec leur force poétique (" le serpent se laissa doucement couler dans le sable, comme un jet d'eau qui meurt ") De loin en loin, Sfar ajoute sa marque dans le hors champ : au tout début de l'histoire, quand le narrateur raconte que les grandes personnes ne comprennent jamais rien toutes seules, qu'il ne faut pas leur parler d'autre chose que de bridge, de golf, de politique ou de cravates, jamais de serpent boa, on voit le pilote affairé dans son moteur, qui ne trouve pas la panne et finit par essayer de faire tenir sa clé à molette et son marteau en équilibre sur son nez, avant que le tout ne lui retombe sur la tête. On sourit, on est ravi, et on se dit que décidément cette adaptation est un pari réussi. A mon avis, voilà un futur incontournable des bédéthèques de collège, de LP et de lycée, si ce n'est déjà fait
A tous ceux qu'il rencontre, Léo le simple d'esprit pose la même question : " t'as pas vu celle que je cherche ? " Tous, ils sont habitués à le voir déambuler dans les rues du vieux Mans ou à venir boire son verre de lait au bar de Mika. René, Antoine, et même Franck, qui écrit des scénarios. Pourtant, personne ne sait qui cherche Léonard. La preuve, c'est que lui même ne sait pas à quoi elle ressemble, cette femme. Il ne sait pas s'il l'a déjà vue. " Je sais pas. C'est le point c'est tout. Rien à dire pourquoi."
Alors Franck se dit que pourquoi pas, il y a peut-être là matière à scénario : un petit gars sans passé qui cherche une femme dont il ne sait rien. Mais pour écrire sur Léo, il faudrait déjà commencer par en savoir plus, et Franck se met à se renseigner. Qui est ce garçon qui fait le ménage du théâtre Paul Scarron ? Petit voyage à la Chartre sur le Loir, où d'un facteur à la retraite qui n'a jamais pu se résoudre à abandonner sa casquette à une vieille tante soupçonneuse, Franck assemble quelques pièces du puzzle : des parents morts et une histoire qu'il vaudrait mieux laisser dormir. A force d'obstination, Franck retrouve le fil complet : les parents de Léo étaient séparés et son père n'acceptait pas la situation. Après un week-end de garde, leur mère est venue chercher Léo et sa s½ur jumelle. Le père l'a séquestrée, et quand les gendarmes ont encerclé la maison, il a tué sa femme et sa fille avant d'être tué lui-même, sous les yeux de Léonard, qui avait six ans à l'époque. Depuis tout ce temps, c'est sa jumelle que cherche Léo, mais il a oublié tout le reste.
Pendant qu'il mène l'enquête, Franck observe Léo, et un doute le traverse. Parfois, quand les gens qui l'entourent émettent un souhait, Léo semble partager leur désir, et il lâche toujours la même petit phrase : " ça se passe ". Or, à chaque fois que Léo prononce ces mots, ce qu'on avait espéré se produit. Le simple d'esprit, dans sa grande empathie pour ses semblables, aurait-il un pouvoir particulier ? Franck n'a pas de certitude, mais il observe et il est de plus en plus convaincu.
Réflexion profonde et souriante sur la vie qui va et les désirs des humains, cette fable réaliste ne tranche pas. Quand la mort passe parce qu'il n'y a pas de miracle sur cette terre, c'est encore la vie qui l'emporte :
" Ne reste pas à pleurer devant ma tombe,
Je n'y suis pas,
Je n'y dors pas.
Je suis un millier de vents qui soufflent.
Je suis le scintillement du diamant sur la neige
Je suis la lumière du soleil sur le grain mûr,
Je suis la douce pluie d'automne.
Dans le silence feutré de la clarté du matin,
Je suis l'oiseau au vol rapide. "
Parsemée de douceur et d'éclats de tendresse pour les humains, si lâches et vulnérables soient-ils, cet album fait du bien. Il ne donne pas de réponse toute faite, se contente simplement de chroniquer des vies, pas plus belles ni plus laides que d'autres, et de suggérer avec délicatesse qu'un peu d'attention et d'empathie suffisent souvent à rendre le monde vivable. Un autre regard sur le handicap, une belle histoire à proposer dès la fin du collège (4e-3e), au LP et au lycée.
Casterman inaugure une collection de polars adaptés en BD et tirés de la collection Rivages/Noir de Payot. Des auteurs de référence du monde de la bande dessinée se mesurent aux meilleurs polars d'une collection qui a vingt ans. Cet opus, très réussi, est l'adaptation du roman de Donald Westlake, un auteur américain de romans en tous genres. Il met en scène John Dortmunder, un personnage récurrent de Westlake, un malfaiteur de génie poursuivi par une malchance surnaturelle. C'est cette poisse qui est le ressort principal de l'intrigue et qui fait tout l'intérêt de cette histoire.
Nous sommes à New-York en juin 1969, et John Dortmunder sort de quatre ans de prison avec la bénédiction du directeur pour son excellent état d'esprit. A peine retourné à la vie civile, notre héros est contacté par son pote Kelp qui a une affaire en or massif à lui proposer. Le major Iko, ambassadeur du Talabwo auprès des Nations-Unies, offre un bon paquet de dollars à qui lui ramènera une émeraude qui faisait partie du trésor national, et qui est actuellement aux mains du pays voisin. John accepte le travail mais pose ses conditions : choisir son équipe (Roger Chefwick, roi des serruriers, Stan Murch, as du volant, Alan Greenwood, maniaco-méticuleux homme à tout faire), son calendrier et son matériel. sans parler du tarif. Dérober une pierre précieuse placée sous haute surveillance dans une exposition d'art africain sur une avenue new-yorkaise, ça devrait être un jeu d'enfant.
Effectivement, le plan est excellent, et tout marche à merveille, à un détail près : Greenwood s'est fait serrer. Pas si dramatique que ça. sauf que c'est lui qui avait l'émeraude. Cependant le major Iko est tenace, et il relance Dortmunder : Greenwood a fait passer un message par son avocat, il a planqué la pierre. Il suffira de le faire évader pour remettre la main dessus. Une promenade de santé pour John. Le casse de la prison se déroule sans anicroche, si ce n'est. Les mésaventures improbables succèdent aux malchances soudaines pour faire foirer tous les coups du génial malfrat. Mais Dortmunder est opiniâtre, et il ne sera pas dit que son génie du casse soit tenu en échec.
Cette histoire rocambolesque de casse à rebondissements tient toute sa saveur de l'humour et du rythme soutenu imposé par son auteur. Mais l'adaptation rend justice au brio de l'intrigue, avec ses cadrages serrés et ses virages sur l'aile, ses noirs hachurés et ses éclats de couleur, ses clins d'½il à la culture nord-américaine (tel tableau de Hopper, par exemple.) Un polar vraiment drôle et qui tient en haleine, à recommander vivement à tous lecteurs depuis la 4e-3e jusqu'au LP et lycée.
Mise en ligne 11 novembre 2008
Mise à jour 9 mars 2009