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Les coups de coeur de Caroline Vernay

Avril 2008

Caroline Vernay

Pedrosa, Cyril. Trois ombres. Delcourt, 2007. (Shampooing). 17,50 ¤. 978-2-7560-0470-9.

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" A cette époque-là, la vie était simple et gaie. D'ailleurs, tout était simple et gai. le goût des cerises. la fraîcheur. l'odeur verte d'une rivière. C'est ainsi que nous vivions, au creux des collines. à l'abri des tempêtes. ignorants du monde, comme sur une île bienveillante et paisible ". C'était avant. Avant que trois ombres n'apparaissent sur la colline, perturbant le sommeil de Joachim et creusant des abîmes d'angoisse dans le c½ur de ses parents. Ces trois ombres, c'est la mort, patiente, qui guette le petit garçon.

Lise, la maman, l'apprend bien vite quand elle décide de demander conseil à une vieille amie parce que les trois ombres ne décrochent pas. Louis, le papa, n'a pas ce courage de se confronter à la réalité. Il en choisira un autre, celui des désespérés, enveloppant son fils dans son grand manteau et l'entraînant sur les chemins, par delà les grands bois et les vastes mers dans l'espoir démesuré de le soustraire à la mort. Lise accepte le voyage, et la folle fuite de ce qu'elle a de plus cher : " Joachim va nous quitter, je le sais, je suis prête, pas toi (.) Il reste sans doute peu de temps avant que les ombres ne l'emportent. Ces derniers moments avec mon fils, ce temps-là, je te le donne. Pour que vous puissiez vous séparer. le c½ur paisible ". Ces deux pages stylisées où le dessin s'efface devant l'émotion sont bouleversantes.

Le colosse prend la route avec son petit bout d'homme, et l'album décolle pour un voyage plein d'aventures, de personnages étonnants, de traversées dangereuses et de rencontres extraordinaires. Avant de prendre un nouveau virage, moins onirique et plus fantastique, quand Louis accepte d'échanger le souffle de son c½ur contre la vie de son petit garçon. Mais on ne peut pas, même avec tout l'amour d'un père, vivre à la place de son enfant. Louis est allé tout au bout du voyage, Joachim va mourir, et le père rentrera à la maison. La vie reprend, tout aussi belle et presque aussi pleine qu'avant. L'album s'achève là où il avait commencé, dans la lumière d'un jardin, avec des mots de paix. " Dans ce paysage de printemps, il n'y a ni meilleur ni pire. Les branches des fleurs poussent naturellement. Certaines sont longues, certaines sont courtes ".

Cet album a reçu un prix Essentiels du dernier festival d'Angoulême et il m'a bouleversée. Le traitement par la métaphore du combat contre la maladie est amplement justifié par toutes les émotions que le voyage permet de faire passer. Le texte est toujours juste et parfois vertigineux. La mise en images est dynamique, fluide, originale, installant un univers palpitant et varié. Bref, c'est à mes yeux une vraie réussite. Je pense qu'il faut avoir un peu de vécu pour recevoir vraiment l'ouvrage (être parent induit de fait une lecture encore différente), mais l'aventure peut aussi s'apprécier au premier degré, avec ses personnages forts et ses rebondissements. Un album de très haute tenue pour les lycéens (LP et lycée).


Regnaud, Jean, Bravo, Emile. Ma maman est en Amérique, elle a rencontré Buffalo Bill. Gallimard, 2007. 15 ¤. 978-2-07-057299-1.

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Autre Essentiels du festival d'Angoulême 2007, autre histoire de deuil, Ma maman est en Amérique., scénarisé par Jean Regnaud et dessiné par Emile Bravo. La couverture, plutôt réussie, montre Jean, le petit héros de cette histoire, en tenue d'indien et plongé dans la lecture d'une carte postale. Jean rentre cette année à l'école des grands, et il a un problème. La maîtresse, madame Moinot, veut connaître le métier des parents de ses élèves. Son papa, à Jean, c'est facile, il est patron, il rentre tard et il a plein de soucis. Pour sa maman, c'est impossible de répondre, il ne sait pas où elle est. En voyage, peut-être ? Ce n'est pas Paul, son petit frère, qui pourra le renseigner, il n'en sait rien non plus. Et à table, à cette époque-là, on ne parle que si les adultes vous interrogent. Alors Jean se tait, et supporte les amies de Mamie qu'on rencontre partout, et qui vous " ébouriffent les cheveux, puis [vous] regardent avec un air triste, comme si on était malades ". Heureusement, il y a Michèle, la fille des voisins qu'il voit en cachette à travers la haie parce que le père de Michèle n'est pas trop d'accord pour qu'ils soient amis. Et Michèle a une surprise pour Jean ! Elle a reçu une carte postale de sa maman, et comme Jean est trop petit pour la lire tout seul, elle lui fait la lecture. La maman de Jean, cette fois-là, écrit d'Espagne. Il y aura d'autres cartes, postées de Suisse ou d'Amérique, qui donnent avec d'étranges fautes de syntaxe des nouvelles de cette maman du bout du monde. Jean parlerait bien de ces cartes à son frère ou à son papa, ou même à Yvette, qui est leur gouvernante et qui s'occupe si bien d'eux, mais Michèle lui a fait jurer le secret.

Les saisons passent, avec elles les petites et les grandes aventures de l'enfance : trouver une ruse pour regarder la télé avant le retour de papa, qui a lui-même mis au point une ruse pour savoir si ses garçons ont regardé la télé, rendre visite aux Ossard, perdre ses billes à la récré. L'enfance de Jean est comme un ciel de printemps, aux nuages vite balayés par le vent. Les nuits de doute et de chagrin, quand l'enfant tente vainement de se remémorer le visage de sa maman, se terminent par une découverte enthousiasmante : " par le trou de la serrure, je peux regarder la télé ! " A l'image de ces péripéties, le cours de l'histoire est rythmé par des interludes plus ou moins loufoques, intercalés entre les chapitres. On retrouve quelque chose de la folie d'Emile Bravo dans certains apartés (Jean s'imaginant que le père de son copain Alain va le raccompagner dans son fauteuil roulant, dévalant les rues comme un perdu.), mais canalisée par le sérieux d'une histoire de vie qui mène forcément à la découverte de la vérité, et qui conduit vers l'âge adulte.

De facture classique, cet album restitue avec justesse l'ambiance d'une enfance dans la France de la deuxième moitié du 20e siècle. L'intrigue est simple et le récit cohérent : on s'attache à Jean, à ses enthousiasmes et à ses chagrins. Un peu de fantaisie dans la rigueur, quand les paroles sont remplacées par des pictogrammes, un peu de couleur dans une enfance en demi-teinte. Un album sensible, pour tous depuis le collège jusqu'au LP et au lycée.


Prado, Miguelanxo. Trait de craie. Casterman, 2004. 16 ¤. 2-203-39123-5.

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Auteur galicien, Miguelanxo Prado se place d'emblée dans l'ombre de Borgès, revendiquant l'irruption dans le réel du fantastique qui caractérise souvent la fiction hispanique en général, latino-américaine plus particulièrement.

Cette histoire commence en mer, par une nuit de tempête qui conduit Raul, navigateur solitaire, aux abords d'une île perdue dans l'immensité de l'océan, une île qu'aucune carte ne mentionne et qui ressemble à un trait de craie sur le bleu marin. Sur cette île, une jetée immense se perd au loin, un phare désaffecté et une maison confortable où on ne manque de rien. La belle Sara reçoit sans poser de questions dans son hôtel, restaurant, bar, épicerie. Elle a un fils, Dimas, dont on ne saura rien si ce n'est qu'il semble handicapé mental et qu'il plante volontiers des flèches dans le cou des mouettes. Un autre bateau est amarré au ponton. Il appartient à une jeune femme blonde et peu conciliante que Raul poursuit d'une cour assidue et inopportune. Elle tient un journal de bord dans lequel elle consigne les faits et gestes des habitants de l'île, et surtout son ennui le long des jours d'attente. Elle est déjà venue sur l'île, il y a un an de cela, elle y cherche quelqu'un, un homme qui lui a laissé un message lui disant qu'il reviendrait. Elle est de retour, et elle attend.

Sans atteindre la puissance d'étrangeté de Borgès, Prado parvient, principalement grâce à sa maîtrise des couleurs (et des traits de craie, pour le coup), à suggérer des ambiances intrigantes et une chute où le réel perd pied. Il signe là un album qui peut être une intéressante introduction au fantastique, et qui a de très grandes qualités visuelles. Une scène de viol peut être de nature à choquer nos lecteurs : à savoir avant de le glisser dans les bacs. L'album s'adresse de toutes façons à de jeunes adultes, lycéens donc. Il s'agit là d'un représentant intéressant de la bande dessinée espagnole, tant pour ses ambiances que pour ses couleurs.

Mise en ligne 25 mai 2008

Mise à jour 14 mars 2009

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