Voilà longtemps déjà que j'aurais dû vous parler de Persepolis. La sortie du film d'animation adapté de l'œuvre de Marjane Satrapi, et la parution d'une intégrale des quatre volumes m'en fournissent le prétexte. Ce roman autobiographique en images est un pavé qui a beaucoup fait parler de lui, à juste titre. Il raconte, sans détour et avec une certaine insolence, quatorze ans de la vie de l'auteur, à travers les bouleversements de l'adolescence. Il y a deux intérêts particuliers à ce roman dessiné : la personnalité de son auteur, et le contexte de l'histoire, puisque Marjane Satrapi est iranienne. Son regard candide (ou faussement candide) d'enfant souligne les absurdités d'un régime et les pesanteurs d'une société que ses parents ont toujours combattu.
Le premier volet de l'album s'ouvre sur une cour d'école, Marjane a dix ans quand la " révolution islamique " impose le port du foulard. Cette péripétie, comme l'ensemble de l'histoire millénaire de l'Iran, est promptement rapportée par une petite fille qui lit " Le matérialisme dialectique " en BD et qui manifeste en cachette contre le Chah pour faire comme son papa et sa maman. Mais la république islamique s'installe, les copains de Marjane s'en vont aux Etats-Unis, et la vie courante s'orne de mille complications (" Les cheveux des femmes contiennent des rayons qui excitent les hommes. Les femmes doivent les cacher ! " " Le système éducatif ainsi que les propos des livres scolaires sont décadents. Il faut revoir tout cela pour que nos jeunes ne s'éloignent pas du chemin de l'islam "). Puis commence la guerre contre l'Irak, qui focalise l'énergie de notre héroïne. " Les migs irakiens ont bombardé Téhéran. " " Les trous du cul ! (.) Il faut bombarder Bagdad !! " Pendant que Marjane entre dans sa période punk, on envoie en masse de jeunes garçons dans les champs de mines, et on fanatise la population pour la détourner de toute velléité contestataire (" Mourir en martyr, c'est injecter du sang dans les veines de la société ").
L'insouciance s'accroche malgré tout alors que Marjane traverse la guerre et voit des choses dont un enfant devrait être préservé : le joli bracelet de son ami Néda, dans les décombres de leur maison bombardée, encore attaché à ce qui reste d'un bras. L'histoire de Niloufar, violée et tuée par les gardiens de la révolution, pour cinq cent toumans (5 €), le prix de sa dot reversée à sa famille. Ses parents décident de l'envoyer en Autriche pour la préserver de tout ça, et pour qu'elle puisse continuer ses études. Mais Marjane est bien jeune pour vivre seule dans un pays aussi éloigné de ses racines, et elle a bien compris que ses parents ne la rejoindront pas. Avec lucidité et franchise, elle raconte dans le troisième volume ce qui fut un échec et le reniement humiliant de l'au revoir à sa chère grand-mère : " reste toujours digne et intègre à toi-même ". Il faut un certain courage pour regarder en face et mettre en mots la dérive et la dépression. Mais la famille de Marjane reste le repère auquel se raccrocher quand tout devient mouvant : elle rentre à Téhéran pour enfin décider de construire sa vie. Une vie qui la mènera en France à la consécration que l'on sait.
Somme étonnante d'événements publics et de points de vue privés, ce recueil frappe par l'énergie de son trait et le franc-parler constant de son auteur. Pas de demi-mesure ne de faux-semblant dans cette biographie tonique au dessin contrasté, qui nous en apprend autant sur le parcours individuel de l'auteur que sur une société iranienne, vue de l'intérieur, qui nous reste énigmatique. Une œuvre que vous savez déjà incontournable, pour le LP et le lycée.
Glouton, Carcajou et Roussette ont un gros problème : la maman de l'une et le papa des autres ont décidé de partager le même terrier. Mais ça n'est pas possible, blaireaux et renards ne sont pas faits pour vivre ensemble. " Parce que les blaireaux sont trop lents. et les renards trop excités. Les blaireaux sont super prudents et ont peur de tout. et les renards sont casse-cou ! Chez les blaireaux, tout doit être bien rangé, ils sont maniaques. et les renards adorent le fouillis ! " Monsieur Blaireau et Madame Renarde, ça ne peut pas coller, foi de famille recomposée ! Alors les petits imaginent le stratagème qui va faire définitivement comprendre aux adultes que cette histoire ne tient pas debout : organiser une super fête au terrier, pour montrer à papa blaireau que Madame Renarde est beaucoup trop fatigante pour lui, et à maman renarde que Monsieur Blaireau est beaucoup trop rabat-joie pour elle ! Aussitôt dit, aussitôt fait, nos trois lascars convient toute la clairière à la fête, qui bat son plein toute la nuit autour du terrier, à la grande joie de tous ses habitants. Et si finalement ça n'était pas si mal d'avoir des frères, fussent-ils blaireaux. ? Avec des frères, on peut jouer à se battre et à se dire des gros mots. on peut aménager des cabanes secrètes dans des arbres creux. on peut sortir du terrier en douce pour une escapade nocturne.
Il reste un hic, c'est de savoir comment rester loyal à son papa tout en devenant un peu la fille d'un autre. et comment accepter que sa maman devienne un peu la maman des enfants de l'autre ? Alors ça tiraille un peu dans tous les sens, et puis ça finit par se caler, au gré des câlins et des colères des uns et des autres.
Cette transposition directe du vécu de nombreux enfants dans un monde animal tout en douceur et en tendresse est une jolie histoire pour les enfants et les pré-ado. Facile à lire et agréable à regarder, avec un graphisme sympathique et une mise en couleurs douce, elle plaira aux plus jeunes et aux petits lecteurs par sa simplicité. Rythme tranquille, dialogues simples et considérations discrètement morales (" chaque bagarre évitée est une bagarre gagnée ! ") : voilà une histoire qui fait du bien et qui le revendique. A proposer en collège aux plus jeunes, et à glisser en douce aux plus grands qui pourraient être arrêtés par son aspect enfantin.
Par moins soixante degrés, dans le Klondike, quelques règles de base s'imposent à l'homme qui veut survivre. Transporter son repas à même la peau pour éviter qu'il ne gèle. Ne sortir les mains de ses moufles que le minimum de temps nécessaire pour craquer l'allumette. Ne jamais courir avec les pieds mouillés. Construire un feu. Et surtout, surtout, ne jamais partir seul.
Orgueil ou nécessité, nombreux furent ceux qui partirent, au mépris de ces conseils, sur les traces des mines d'or du nord du Canada, à la fin du 19e siècle. Cent mille américains peut-être, qui transportaient avec eux le matériel nécessaire à leur survie pendant une année de prospection (une tonne d'équipement environ, en comptant les vivres et les outils). Leur quête dangereuse inspira Jack London, dont la nouvelle adaptée par Chabouté suit dans la neige les traces de ces prospecteurs. Un anonyme, accompagné d'un chien, se donne la journée pour rejoindre à pied l'ancienne mine par la fourche d'Henderson Creek. Le grand tour en un jour pour vérifier les possibilités de se fournir en rondins au printemps sur les îles du Yukon. Le manque de soleil, la neige uniforme, le silence pesant, le paysage hostile à l'humain, et surtout ce froid terrible qui congèle votre crachat à peine sorti de la bouche, rien ne trouble cet homme seul qui avance obstinément. Et pourtant, par moins soixante degrés, dans l'hiver du Klondike, quelques règles de base ne devraient pas être oubliées. L'orgueil explique souvent la première erreur, qui suffit à condamner l'homme isolé. Il ne faut pas oublier qu'on n'est rien face à la nature.
Peu de mots, peu d'action, la nouvelle convient parfaitement au style efficace de Chabouté, qui livre en long plans-séquences et vifs contre-champs, une angoissante traversée de l'enfer blanc. Quelques taches de vie, quand danse le feu, éclairent des planches uniformément blanches et marron. L'épaisseur formidablement bien rendue de la matière des choses (traces de pas profondes dans la neige épaisse, bloc cassant de glace brute, barrière noire de la forêt hostile) nous projette aux côtés de l'humain dérisoire à la marche têtue.
Une promenade graphique et sensuelle dans le grand nord, une aventure humaine hors du commun : cet album s'adresse à tous lecteurs, du collège au LP et lycée.
Mise en ligne avril 2008
Mise à jour 14 mars 2009