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Les coups de coeur de Caroline Vernay

Février 2008

Caroline Vernay

Baraou, Anne et  Colonel Moutarde. La BD des filles. Fleurus, 2007. 11 ¤. 978-2-21504708-7

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Elles sont trois copines, et elles en ont, des soucis. Noëlle a égaré le bracelet que sa mère lui avait donné, un bracelet qui doit avoir dans les cent ans (il appartenait à la grand-mère de sa mère !) La mère d'Amandine est enceinte et la famille va sûrement déménager pour faire de la place au bébé. Quant à Imaya, elle est fâchée à mort avec son ex-meilleure amie. A sa mère qui lui demande pourquoi, elle répond boudeuse : " des nuances déontologiques ". " Elle a été raconter partout que tu étais amoureuse d'un garçon, quelque chose comme ça ? " " Va falloir que j'adopte un vocabulaire encore plus hermétique ".

 Bref, une vie d'ado avec ses inévitables complications. Parmi lesquelles une nouvelle avec un prénom à coucher dehors (a-t-on idée de s'appeler Yeuse ?) qui prend de grands airs et passe son temps à chantonner toute seule. Jusqu'au jour où les trois copines, plantées devant la télé pour étrenner le nouveau canapé des parents d'Amandine (" En prévision de l'allaitement de maman ". " Dommage qu'on n'ait plus de doudou ") découvrent médusées dans Musique Live une chanteuse qui assure. Yeuse. Il n'y a plus qu'une seule chose à faire : 

" Elle passe à la télé ! A la télé ! 
- Comment on va faire pour lui parler ? 
- Faut lui parler ? 
- Ben évidemment, elle passe à la télé ! 
- Elle doit absolument devenir notre amie. " 

Aussitôt dit, aussitôt fait, la campagne de séduction commence. Yeuse n'est pas dupe, mais comme elle n'a pas trop d'amies, elle s'en accommode. Et sans accroc, voilà le trio qui devient quatuor, et poursuit sa petite vie. Imaya essaye de se réconcilier avec Amélie (son ex-meilleure amie) et retombe amoureuse de Max, Amandine négocie avec ses parents de prendre le bébé dans sa chambre pour garder l'appartement, Yeuse stresse pour ses auditions, Noëlle est amoureuse d'un vieux (il a dix-neuf ans, il est l'Université, il a une voiture, c'est quand même un peu angoissant.) 

Entre aphorismes profonds et sorties d'ados (" Quand elle baille, ça sent le vomi dans tout le quartier "), les petites aventures des quatre filles se déroulent gentiment. Le sel de l'album tient d'une part à un dessin tonique et une mise en couleurs soignée, qui entretiennent la dynamique de l'histoire, et d'autre part à un art consommé du dialogue. Art qui confine parfois à la pose, mais offre aussi quelques belles perspectives (" Les parents ne sont pas simples, mais l'amour qu'ils ont pour nous est simple "). 

Une BD pour les filles, de collège surtout (mais aussi bien entendu en LP et pourquoi pas au lycée), qui présente un certain intérêt, et plaira sans aucun doute au public visé !


Blier, Lax. Amère patrie, 1. Dupuis, 2007. (Aire Libre). 13,50 ¤. 978-2-8001-4007-0.

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Jean et Ousmane ne se connaissent pas, mais ils ont le même âge (une poignée d'années) quand débute le XXe siècle. Au Sénégal, Ousmane pêche avec son pélican. Dans les forêts de France, Jean braconne en rentrant de l'école. Deux enfances dont les cahots semblent de répondre, deux destins dont on devine qu'ils finiront par se croiser, puisque ce premier tome se termine sur l'assassinat de Jaurès et les préparatifs d'une guerre qui ne semble pas troubler outre mesure l'horizon des Français. (" Ça nous prendra quelques jours pour botter l'cul des Boches et tout rentrera vite dans l'ordre "). 

Avant d'en arriver là, on suit les événements de ces deux vies qui se répondent, planches étroitement imbriquées les unes dans les autres, au point de sembler ne faire qu'une seule et même réalité de ces deux parcours distants de milliers de kilomètres. Ni au Sénégal ni en France la vie n'est facile dans les années 1900. père autoritaire et tout-puissant, lois immuables de la famille où la jeune veuve appartient de droit à son beau-frère, exploitation des ouvriers par les patrons, racisme inconscient et naïf du colonisateur envers le peuple soumis. de nombreuses questions de société (et maintenant d'histoire) parsèment cet album. Sans oublier l'amour, ses fulgurances et ses empêchements, et la place de la femme dans une société française en mutation (les suffragettes n'ont pas encore gagné leur combat !) 

Mais ce qui fait surtout la qualité de cet album, c'est la richesse visuelle de son univers. Le travail sur la lumière est remarquable, du soleil éblouissant des plages sénégalaises aux sombres recoins de la mine, des couleurs de l'automne au ciel bas des pluies d'hiver. Le découpage est vraiment réussi, chaque situation appelant en écho un coup d'½il de l'autre côté. Le dessin est vivant et toujours réussi, quels que soient le contexte ou l'ambiance à rendre. Et les situations humaines sont à la fois réalistes et toutes en tension. Jean se serait bien engagé sans l'accident qui a laissé son père paralysé, mettant l'exploitation à la charge d'un fils qui n'aime pas le travail de la terre, et forçant sa s½ur à travailler à la mine pour aider la famille. Ousmane ne se serait pas engagé s'il n'avait été contraint de chercher un asile pour soustraire sa s½ur au clan de son défunt mari. On devine que les fracas de l'Histoire vont imprimer leur marque sur ces vies contrariées et en changer encore le cours. Mais il faudra pour le savoir attendre le tome deux. 

Un album à tonalité historique à proposer en LP et en lycée. 


Vehlmann, Fabien et Duchazeau, Frantz. Les cinq conteurs de Bagdad. Dargaud, 2007. (Long Courrier) 14 ¤. 978-2-205-05779-9.

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Il y a de cela bien longtemps, le calife de Bagdad, qui adorait les contes, eut l'idée d'organiser un grand concours. Mille et un conteurs inscrits, chaque inscription étant définitive, à moins de se faire remplacer par un autre conteur. La compétition aurait lieu trois ans après les inscriptions, pour laisser à chacun le temps de parfaire son récit. Le plus mauvais conteur serait empalé, car on ne gaspille pas impunément le temps du calife. Le meilleur se verrait offrir les plus formidables richesses qu'on puisse imaginer, tandis que son conte se verrait calligraphié en lettres d'or dans les recueils littéraires. Cinq conteurs parmi les plus prometteurs se lancèrent dans l'aventure. 

    Nazim ibn Khawan, qui savait si bien s'adapter au goût de son public. 
    Wahid, aux récits chaleureux encore maladroits. 
    Tarek ibn'Ibrahim El-Khaiami, ancien gamin des rues au charme envoûtant. 
    Anouar Jali Hosayn ibn'Adillah ibn Sina, aux récits inquiétants, brûlants et dangereux. 
    Et Ahmed, le fils du calife, qui voulait profiter du savoir de tous les autres en les entraînant dans un tour du monde à la source des plus beaux récits, pour rentrer avec le conte qui ravirait le calife. 

Avant de partir tous les cinq, ils consultèrent Fahima, la meilleure devineresse de tout Bagdad, qui lut dans le marc de café la teneur de leurs aventures à venir. Elle leur prédit qu'ils entameraient leur voyage " en découvrant des histoires extraordinaires à propos d'un Christ déconstruit, d'un monstrueux coffre à jouets, d'un lampion parlant à Shiva, ou encore de l'inoubliable homme en rouge ". Qu'ils seraient " poursuivis par les assassins du vieux de la montagne, puis capturés par des cannibales. " Qu'ils feraient naufrage, manqueraient devenir fous, avant d'être sauvés par des pirates.

Inutile d'aller plus loin pour vérifier : la suite de l'histoire et rigoureusement conforme à ce qui a été prévu, y compris les vicissitudes des relations au sein de la troupe, qui ne seront pas dévoilées ici. Le chemin des conteurs suit fidèlement la prédiction de Fahima, leurs pas les menant aux sources des meilleures histoires du monde, auprès des peuples souvent étranges qui les colportent. Jusqu'à ce qu'arrivés au bord du monde, ils recueillent dans un souffle la parole des Djinns, avant de s'en retourner à Bagdad lestés des dires de tous ceux qu'ils ont rencontrés. Les aventures étonnantes de ces voyageurs du verbe frôlent parfois le fantastique, comme sur l'île déserte où ils échouent après leur naufrage, et où des oiseaux multicolores inventent à longueur de journée l'histoire des naufragés qui se sont rejetés à la mer (mille et une raison peuvent expliquer qu'un naufragé abandonne l'île de son salut.) 

Conte philosophique, récit picaresque, poésie de l'absurde et du destin, cette quête de l'histoire parfaite déroule comme autant de tiroirs des récits singuliers, qui parfois fascinent, parfois amusent, parfois indiffèrent. Nos cinq personnages n'échapperont pas à leur destin, pas plus que la devineresse qui l'avait prédit. Mais le sens de ce récit n'est pas totalement épuisé par sa chute, pas plus qu'il ne l'est pas l'appendice publié avec cette nouvelle édition, qui se clôt sur l'horizon : " il est donc temps pour vous de refermer ce livre, et d'ouvrir les yeux. Une autre histoire commence, quelque part, près de vous ".

 Avec un graphisme qui rappelle souvent Joann Sfar, un style parfois décousu, parfois désinvolte, bien propre à Fabien Vehlmann, cet album retient l'attention par quelques passages magnétiques et une tonalité intrigante. Une réflexion sur l'art du conteur, un voyage initiatique riche en surprises, à réserver aux lycéens.

Mise en ligne avril 2008

Mise à jour 29 avril 2009

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