Amateurs d'insupportables râleuses, suivez les pas de Pauline, à qui une copine a prêté sa voiture et sa maison à la campagne pour qu'elle puisse potasser au calme sa maîtrise de sciences éco. Pas moins de deux récriminations par planche, et une mauvaise foi à toute épreuve. Tombée en panne sèche en rase campagne, elle est recueillie par le paisible Erwan, qui lui offre un gîte et un couvert qu'elle finit par accepter après avoir envisagé de passer la nuit dans la 2 CV. Fragments de dialogue amoureux (!) :
" Je ne sais pas vous, mais moi j'ai quelque chose à faire demain, alors je vais me coucher. " " Et voilà, on y est. C'est maintenant qu'il va me proposer la bott. " " Vous n'aurez qu'à vous coucher dans le fauteuil. Je vous ai sorti un sac de couchage. " " Le mufle ! Il aurait quand même pu me proposer son lit plutôt que ce duvet pourri. "
Elle ne peut pas reprendre la route le lendemain, le seul garage des environs étant fermé le dimanche. La voilà donc partie pour suivre Erwan dans sa balade du jour, puisqu'il a rendez-vous chez Maître Cristo. La douce Pauline fait forte impression sur le vieux sage, non pas quand elle l'accuse d'être un grossier personnage pour avoir ignoré sa main tendue (et pour cause : il est aveugle), mais par son discours à l'emporte pièce sur le Petit Peuple. " Faut vraiment être creux pour croire un truc pareil ". Elle l'énerve si bien qu'il finit par lui offrir le voyage dans le monde parallèle, où sa mission attend Erwan. Le jeune homme doit poursuivre la mission de Cristo, le Petit Peuple l'attend pour le transfert, mission d'une dizaine de jours au cours de laquelle il doit transporter la connaissance qui permet de préserver l'équilibre et la paix entre les quatre clans. Ce que Pauline ignore quand elle lui emboîte le pas pour le monde parallèle, c'est que le temps ne s'écoule pas de la même façon des deux côtés : dix jours là-bas valent environ deux ans dans notre monde.
L'univers très travaillé de cet album et la vivacité des personnages rendent ce premier tome intrigant, d'autant plus qu'une chute réussie nous fait attendre la suite avec impatience. Les histoires de transport et de connaissance sont un peu fumeuses, mais pas assez pour gâcher l'intérêt d'une série de fantasy attirante. Pour les amateurs du genre et les autres, plutôt bons lecteurs de collège, au LP et au lycée.
" Encore un Trondheim ! " me direz-vous et vous aurez raison, une partialité certaine présidant au choix de ces coups de c½ur. Trondheim est un de mes chouchous, alors, encore un Trondheim. Ce recueil-ci, sous titré " Les petits riens de Lewis Trondheim ", " Un livre avec beaucoup de pas grand-chose ", est un carnet de bord dessiné au jour le jour, un peu comme l'était le Blog de Frantico dans un registre plus scatologique. L'auteur y raconte sa vie quotidienne, livre ses réflexions profondes sur l'existence et le sens de l'histoire. L'univers est familier, c'est celui qu'il a toujours livré, où des hommes à tête d'animaux vivent une vie normale d'hommes et de femmes normaux. Petites vignettes colorées et faussement anodines qui racontent les obsessions de Trondheim et ses activités d'auteur, lesquelles pourraient se résumer facilement à : un crayon dans une main, un billet (d'avion, de train, de métro) dans l'autre.
La malédiction du parapluie, c'est un condensé des angoisses de l'auteur : " d'abord, j'ai trouvé un coupe-ongle alors que j'en avais besoin. Ensuite, je suis passé devant une salle de machines à sous. Je me suis dit que j'allais gagner. Alors j'ai mis une pièce d'une livre et j'en ai récupéré vingt. Là, le temps est couvert et instable. Cette nuit, ça a versé. Et je trouve un parapluie. Tout ça est trop simple. S'il m'arrivait un paquet de grosses merdouilles ensuite, ça ne me surprendrait pas. J'ai reposé le parapluie au même endroit où je l'ai trouvé hier. "
A côté de ces chimères, Trondheim livre quelques instantanés drolatiques de la vie des auteurs de BD, des salons, des signatures. Quelques aphorismes bien sentis (" Plus on s'éloigne de la fête, plus les vomis sont petits. " " Je suis le roi du jardinage. L'Attila des espaces verts. Après moi, rien ne repousse (.) Ça me rend tout malheureux de ne pas m'entendre avec la nature. ") Quelques planches tendres, quand on voit l'auteur à sa table de travail et une patte de chat qui tapote en cadence le carnet, ou encore les deux mêmes qui se disputent le lacet que l'humain essaye en vain de nouer.
Scènes de la vie quotidienne, monologues doucement délirants, ces planches de carnet sont jubilatoires. Pas de grande aventure, pas de dépaysement, pas de surnaturel (encore que ?), juste les états d'âme d'un farfelu comme vous et moi. Une petite dose de bonheur à offrir à nos collégiens et lycéens (et plus sans limite d'âge !)
" Nom : JUN
Prénom : Jung Sik
Né le 2/12/65
Couleur de peau : miel
Lieu de naissance : Inconnu.
(.)
L'enfant est affectueux, mince. Il mange avec appétit. Il digère tout. Elimination parfaite. (.)
Dès qu'on lui donne un jouet il s'empresse de le donner à un autre pour qu'il s'en réjouisse aussi. (.)
L'enfant est doux, gentle, and very nice pretty boy.
Enfant recommandé pour adoption. "
Ce document est une des rares traces que possède Jung Sik Jun de son enfance coréenne. C'est la " Holt ", le grand orphelinat américain, qui a rempli la fiche à l'époque. Avant que Jung Sik ne soit adopté, comme 200 000 petits coréens depuis 1958, depuis que la partition de la Corée a séparé les familles et livré des milliers d'enfants à eux-mêmes. (En fait, d'après l'auteur, il s'agit de 50 000 enfants " pour la consommation locale " et 150 000 " pour l'exportation ") Jung Sik est parti pour la Belgique, où il a trouvé trois s½urs et un frère : Catherine, qui déteste les jupes et aime les chevaux. Erik, qui aime les chevaux aussi, " mais ceux qui se trouvent dans les voitures ". Coralie, qui est la première de sa classe. Gaëlle, qui aime maman et se cache souvent dans sa jupe. Sans compter Lee-Sun-Sook qui viendra compléter le tableau quelques années plus tard. Une famille normale, en somme, qui aima et éduqua le garçon, sans parvenir tout à fait à combler les failles de l'abandon. " Je disais souvent à ma maman adoptive : " Si on m'a abandonné, c'est que j'étais mauvais " Ma maman me répondait à chaque fois : " Si on t'a adopté, c'est que tu n'étais pas si mauvais ". Un enfance presque normale, dont l'auteur raconte les petits riens et les grandes expériences avec un trait souvent acéré malgré sa rondeur : premiers émois, quête des racines et questionnement identitaire. L'album se termine sur un horizon dégagé vers lequel court un garçon de 13 ans. d'autres tomes sont à suivre.
Malgré un dessin intentionnellement lisse, cet album caustique s'adresse aux grands ados et aux adultes : les problèmes dont il traite, la question centrale de l'adoption en font un ouvrage profond qui veut provoquer la réflexion. Point de vue autobiographique singulier et sensible, ½uvre littéraire à proposer aux lycéens.
Mise en ligne février 2008
Mise à jour 29 avril 2009