Mai 1944, à quelques kilomètres de Lyon. Une famille normale dans la France occupée, que la guerre écartèle. Quatre fils désunis sur des chemins contraires : Serge et Lucienne, qui attendent un enfant, travaillent à des recherches scientifiques dans un laboratoire contrôlé par les Allemands. Roland a disparu depuis un certain temps, entré en Résistance depuis la mort de celle qu'il aimait. Quant à Marc et Henri, qui font tourner la ferme, le mur de leur hostilité fige la famille à l'heure des repas. Schéma classique et rebattu, où les sympathies sont distribuées d'avance pour nous lecteurs, avec nos soixante ans de recul. Et pourtant, c'est vers Serge et Lucienne que tourne cette fois-ci notre empathie. Collaborateurs ? Pas à proprement parler, et d'ailleurs Serge condamne ouvertement ceux qui " fricotent avec les Boches ". Mais Jürgen n'est pas un " Boche ". C'est juste un homme qui a permis au labo de continuer son travail, et de faire avancer les recherches autant en un an qu'au cours des dix années précédentes. C'est juste quelqu'un d'intelligent pour qui on peut éprouver de l'amitié. Mais dans la grande liesse de la Libération, peu sont en mesure de jauger cette amitié à son véritable prix. Peu, surtout, ont envie de le faire. Et combien glaçantes sont les planches où Lucienne est jetée en pâture à la vindicte populaire, les cheveux répandus sur le front de son bébé. " Que peut faire une femme seule face à l'hystérie collective ? Que répondre à la vindicte populaire, au ressentiment général, à ce qu'elle est censée incarner ? (.) Toutes ces choses qu'il faudra oublier. Oublier que cet adultère est national, oublier l'honneur souillé, la dignité perdue. Ou s'imaginer pouvoir ne plus penser qu'un jour on l'a parquée comme une truie. et lentement fait plonger dans un désespoir abyssal. La catin, la collabo. la tondue ".
Sur cette page d'histoire douloureuse souvent abordée en littérature, l'album porte un regard juste, mesuré et plein d'intelligence. Aucune issue possible au grand gâchis de la guerre, au drame de celle qui perd tout, et qui garde pourtant à l'esprit que d'autres, peut-être, ont été encore plus sauvagement détruits. Il est dommage que la couverture de l'album soit (à mon avis) ratée - quelle drôle d'idée que de reprendre pour un tel sujet la typographie des couvertures de Rahan ? C'est le seul bémol que je voie à cette ½uvre honnête et juste, qui a toute sa place dans les bacs dès le collège et bien entendu au lycée et au LP.
Avec ses petites lunettes rondes, son chignon rouge et son caddie à commissions, Mamette appartient à un monde enchanté : celui de la retraite et des mamies gâteaux. Un monde qui échappe aux embouteillages, aux cris des enfants, aux travaux dans la rue et au fracas des affaires, et dont l'activité principale est de nourrir des pigeons idiots dans les parcs municipaux en compagnie de quelques autres grands-mères. Bien entendu tout le monde ne le voit pas de cette façon : il y a celle qui a mal partout, et qui déclare sans rire à sa copine en fauteuil roulant : " je vais pouvoir reposer mes jambes lourdes. vous, au moins, vous n'avez pas ce problème ". Il y a Mademoiselle Pinsec, qui déteste tout le monde, et à qui M. Bruneau essaye en vain de déclarer sa flamme depuis des années. Tout ce petit monde forme une communauté paisible agitée ça et là par de petites aventures. C'est Mamette et Mademoiselle Pinsec qu'un jeune aide dans les escaliers : " Un jeune ! Quelle frayeur ! " " J'ai vraiment cru qu'il en voulait à mes poireaux ! " C'est Mamette qui rentre de son atelier d'art et finit au poste pour avoir tenté un tag sur un mur de la ville. C'est le marché, où Mademoiselle Pinsec passe devant tout le monde sans désemparer : " je suis une pauvre vieille, les gens n'osent rien dire " " Quand même, c'est pas très chrétien. " " On voit bien que Jésus n'a jamais fait les courses. " Ce sont les journées de ménages, trop vite passées., et Choupinou, le fils très occupé de Mamette, qui revient de temps à autres s'inviter à déjeuner. Et Mamette, sur le banc du square, qui se met à vibrer furieusement au grand effroi de Mademoiselle Pinsec, et de jeter son sac au loin avant de se raviser : ce n'est que le téléphone portatif offert par Choupinou ! " Saperlotte, ça fiche la pétoche, vot' machin ! " " Oui, dorénavant je le laisserai à la maison. " Ces anecdotes tendrement croquées dessinent un univers empreint de douceur, où la nostalgie pointe lors des visites de Mamette au cimetière quand elle apporte à son Jacques un gâteau pour leur anniversaire. Univers bousculé par la mauvaise humeur de Maxou, laissé en garde à Mamette par sa mère qui l'élève seule. Mais Mamette en a vu d'autres, et d'ailleurs elle est bien trop ravie d'avoir un prétexte pour faire des courses-poursuites en caddie ou aller au cinéma revoir Bambi.
Le dessin rond et la mise en couleurs généreuse trament un monde attachant
avec des péripéties drôles, légères et profondes à la fois. Une série
pleine de tendresse pour tous dès le collège, et pourquoi pas au lycée et LP
?
Prudence Endicott est rentrée à Londres pour assister aux obsèques de sa mère, et prendre ses fonctions de gouvernante auprès de Kévin, que ses parents richissimes et débordés ont laissé aux bons soins de la jeune fille pour courir le monde à la recherche de son aventurier de grand-père disparu depuis quelques temps. Conrad, le majordome, est étonné : c'est la première fois qu'une gouvernante passe une soirée entière chez les Folsey sans donner sa démission. C'est que Prudence a plus d'un tour dans son sac pour amadouer l'enfant : entre ses dictées farfelues, ses promenades au parc et les bons petits plats qu'elle mijote en cachette de la cuisinière, elle sait très vite se faire accepter par l'enfant délaissé. Mais elle a un autre secret : un métier caché qu'elle exerce la nuit quand Kévin est au lit. Prudence Endicott est conciliatrice : elle est revenue à Londres pour succéder à sa mère qui a péri dans l'exercice de ses fonctions. Une conciliatrice est une personne qui reçoit les doléances de ses concitoyens et tâche de régler leurs problèmes (toujours la nuit, puisqu'elle a, comme sa mère avant elle, un autre métier le jour). Métier unique en son genre que sa mère exerçait de main de maître, et dans lequel Prudence fait ses premières armes avec un couple qui entend gratter sous son plancher toutes les nuits. La jeune fille ne se démonte pas et part à la recherche des coupables dans les bas-fonds de la ville. Elle y trouvera de possibles ennuis vite réglés par une méthode toute personnelle, la solution de l'énigme du parquet gratteur, et un amoureux transi, pauvre hère qui la suivra dans toutes ses aventures. Elle n'en n'a cure, préoccupée d'abord du bien-être de l'enfant qui lui a été confié, et surtout de la découverte étonnante occasionnée par sa première enquête : il y a dans les sous-sols de la ville tout un petit peuple de laissés-pour-compte, les Oubliés, tous les nains, les moches et les monstrueux qu'on ne veut pas voir en surface et qui vivent relégués loin de la cité. Prudence, n'écoutant que son bon c½ur, prend bien vite une décision : quitte à être conciliatrice, elle sera la conciliatrice de tous, ceux d'en haut comme ceux d'en bas. Mais quelqu'un ne l'entend pas de cette oreille, qui a décidé d'instrumentaliser les Oubliés pour mener à bien son projet dément : raser Londres pour reconstruire un monde à son idée. Du pain sur la planche de Prudence, et de sa mère qui s'était fait passer pour morte pour mieux tromper le vil personnage.
Riche en rebondissements, l'enquête trouvera sa solution grâce à Prudence et
à sa mère. Si la résolution de l'intrigue est légèrement décevante, la fin
garde tout son intérêt grâce au personnage coloré de Prudence. Histoire
singulière dans un univers riche et bien rendu, autant du point de vue du
graphisme, de la mise en couleurs, que du cadrage, l'aventure de Miss Endicott
est particulièrement séduisante. Elle a le don rare de nous faire entrer dans
un univers qui nous est à la fois complètement étranger et profondément
familier. Deux BD à ne pas manquer donc, dès la fin du collège, en LP et
lycée.
Mise en ligne janvier 2008
Mise à jour 29 avril 2009