16 mai 1876, Pierre Loti arrive à Salonique à bord du Deerhound, navire de sa Gracieuse Majesté qui stationne dans la rade pour faire face aux prémisses de la crise orientale. Fines moustaches et lunettes noires, Loti est dépeint dès l'abord : " bien cambré, bien lavé, mains de praticien, l'aspect fier et nerveux. Ce qu'il avait de beau surtout, c'étaient les yeux ". Quelques pages suffisent pour compléter le portrait et comprendre ce qui anime le jeune officier : " J'ai pour règle de conduite de faire toujours ce qui me plaît, en dépit de toute moralité et de toute convention. Je ne crois à rien ni à personne, je n'aime personne ni rien ; je n'ai foi ni espérance ", écrit-il à sa s½ur restée en Angleterre. Guidé par son bon plaisir, il rencontre la belle Aziyadé, quatrième femme d'un vieux turc qui tombe follement amoureuse de lui. Les nuits sont plaisantes dans la rade de Salonique, quand le dévoué Samuel conduit la belle en barque jusque dans les bras de son amant. Las, l'ordre tombe sans tarder : Loti doit rejoindre Constantinople pour une autre mission. Il quitte à regret ses compagnons, Samuel et la belle Aziyadé, qu'il aimait presque et qui lui promet qu'elle le rejoindra à l'automne. Il s'installe à Constantinople, apprend le turc, collectionne les aventures et s'étonne de souffrir de son absence. Aziyadé le rejoindra finalement et s'installera pour de bon dans sa vie. " Elle parle peu, elle sourit souvent, mais ne rit jamais, ses mouvements sont souples, ondoyants, tranquilles, et ne s'entendent pas. Elle est paresseuse, comme toutes les femmes élevées en Turquie, cependant elle sait broder, faire de l'eau de rose et écrire son nom (.) Aziyadé est âgée de dix-huit ou dix-neuf ans. Elle est capable de prendre elle-même et brusquement des résolutions extrêmes, et de les suivre après, coûte que coûte, jusqu'à la mort ". Loti s'abandonne à cette passion, quand l'ordre tombe de rapatrier le Deerhound en Angleterre. Il n'aura pas le courage de l'annoncer à Aziyadé, ni celui de s'enrôler dans l'armée turque. Il rentre en Angleterre avec la même indéchiffrable impassibilité avec laquelle il a traversé cette aventure en Turquie, en ressassant pourtant des paroles de profond désespoir. Aziyadé lui a dit qu'elle serait morte quand il reviendrait. Il revient finalement la chercher, mais ne retrouve que sa tombe.
L'écrivain Pierre Loti a rencontré en 1877 une jeune turque qu'il a aimée passionnément, qu'il a quittée et qui est morte de chagrin. Il publie Aziyadé en 1879, et cet album est une adaptation du roman. Il rend à merveille l'opacité du personnage, caché derrière ses lunettes rondes quand on loue ses beaux yeux. Il esquisse avec finesse une ambiance d'orient, les volutes d'une langue chamarrée, les joyeuses croyances d'un peuple qui tire à coups de fusils sur la lune pour arrêter une éclipse, et les errances d'un jeune homme tout empli de mal de vivre. Il réussit à nous toucher pourtant, quand Loti abandonne sa belle comme un homme qui n'a rien compris au féminin, et quand il revient, seul, éperdu dans cette ville aimée où plus rien ne lui appartient. De cette passion, Loti a tiré plusieurs romans, et Bourgeron livre une adaptation sensible, avec quelques trouvailles visuelles et un charme qui en fait à mon avis une ½uvre littéraire. A proposer aux lycéens.
Hier j'ai 8 an. Ma maman ma ofère une boite de feutre. Alor j'ai décidé de faire de la blague déciné come Titeuf. J'apèlle ma bédé " Le Journal du lutin ". Et c'est mon histoire. Fin épisode ". Pour quoi pas le Journal de Victor ? Parce que le papa de Victor l'appelle lutin. Alors voilà. Dans son cahier d'écolier (48 pages, qualité supérieure), Victor raconte sa vie en dessins maladroits, idées bien arrêtées et fautes d'orthographe en pagaille. Victor et les filles, Victor et sa mamy à qui on pardonne tout parce qu'elle a le Zaïmeur. (Renseignements pris, c'est pas évident de trouver un Zaïmeur pour se faire pardonner ses bêtises comme Mamy). Victor et sa grande s½ur, Victor et la voisine Léontine qui donne toujours des gâteaux moisis, Victor et son Papé qui est drôlement plus drôle que papa. Victor et ses expériences : " je sait pa coment mais j'ai cassé l'ordinateur. Papa ! On était triste tout les deux parsqu'on a plein de trucs dessus. Mais je m'est rapelé que j'avais copié mes jeu sur un CD ! Par contre papa il était fou. Du cou c'était la bonne rigolade ". Victor et la fête de fin d'année, quand il doit chanter déguisé en fleur. Toute une vie à hauteur d'enfant, candeur et mauvaise foi en prime. Avec aussi quelques trouvailles, comme par exemple quand le grand Michel, celui qui tape avant de discuter, pique le cahier de Victor et prolonge sa BD de façon assez personnelle : " Victor, i se croua for. il se croua pour un artiste. Mé il mange dans la poubelle. aprè i pu de la bouch. Sinié : MICHEL (ahahah) ". Réponse de Victor : " Se gros Patapouf de Michel ma volé mon cahié hiér. Et après il a dessiné des bétise dessus en cachète. Au début j'étai pas content. Mais aprè sa ma bien fais rire. Il est trop nullar en ortographe ".
Le dessin est de la même facture faussement naïve que le texte, avec une expressivité comique. L'univers est drôle et bien vu, qui rappelle quelque fois le Gotlib des Dingodossiers, et l'organisation en épisodes rend la lecture dynamique. Les collégiens, grands fans de l'élève Ducobu, apprécieront-ils également les aventures de cet écolier ? L'écriture manuscrite et les fautes ne rendent pas forcément la lecture aisée, mais l'univers est plaisant et bien rendu, et l'aspect brouillon et coloré du cahier devrait les attirer. Un album sans prétention pour le collège et le LP.
Sur le chemin de l'école, Linda trouve une espèce de doudou sale et tout flasque, qui ressemble vaguement à un mini-éléphanteau. C'est l'occasion de mettre un peu de tendresse dans le triste quotidien qu'elle partage avec son frère Marc depuis que les parents ne sont plus là. A condition qu' " elle " accepte, bien sûr, que Linda garde son doudou. Car ni " lui " ni " elle " ne sont très attentionnés envers les enfants. Après un bon shampooing, le chiffon est nettement plus présentable. mais il disparaît dès que les enfants ont le dos tourné, pour réapparaître dans la nuit. Quand Linda l'emporte avec elle en se levant, il se sauve encore dans la cave où les enfants n'ont pas le droit d'aller. Elle partira à sa recherche : une très jolie case illustre les retrouvailles en sous-sol. Et c'est là que l'histoire bascule. La petite bestiole s'est munie d'une lampe de poche, et entraîne Linda à sa suite, à peu près aussi pressée que le lapin d'Alice au Pays des Merveilles. Linda le questionne sans succès, elle parvient tout juste à comprendre qu'il faut qu'il retrouve un chemin parce qu'après il sera trop tard. Et les voilà partis tous les deux pour un pays étrange boisé de dangereux arbres-berceaux, peuplé de morgues, de guimblats tous droit sortis des cauchemars d'enfants, avec leurs yeux rouges et leurs dents pointues comme des sabres. Faits prisonniers, nos héros sont conduits à Maison-Haute, dans le château d'une dynastie de femmes. La reine, la " Très-Haute Mère ", n'a pas de fille, c'est pourquoi Linda l'intéresse.
L'univers onirique de Nadja joue des couleurs sépia. Le glissement de réalité au rêve ou au cauchemar est progressif et subtil. On oublie rapidement que Linda a laissé son frère et son monde alors qu'elle était juste partie chercher son doudou dans la cave. On ne réalise pas immédiatement qu'elle parle la langue de Maison-Haute quand elle s'éveille de sa première nuit au château, alors que tout lui était étranger la veille. Et comme dans les rêves, rien ne semble vraiment grave ni important, alors que demeure la souffrance du manque des parents. Ce conte initiatique est plein de chausse-trappes sous son apparence anodine. L'aventure devrait tenter les collégiens, mais aussi, pourquoi pas, certains lycéens (lycée et LP).
Mise en ligne janvier 2008
Mise à jour 29 avril 2009