C'est un livre de visages. Portraits d'identité qui vous scrutent derrière la couverture, photo de famille emballée par des mains lourdes du chagrin du départ. Sourcils froncés, mains qui se détachent, regard fixé sur l'horizon, où apparaît au terme du voyage le port rêvé par l'émigrant. On dirait New York, mais ça pourrait aussi bien être Sydney ou partout ailleurs : c'est simplement l'écho des images que nous portons en nous. C'est surtout un ailleurs fait de signes indéchiffrables et d'attitudes incompréhensibles, où on ne mange pas comme à la maison, où on voyage dans de drôles de véhicules volants, où des animaux domestiques étranges vous accompagnent. Ce éléments étonnants pourraient faire penser à un album de science fiction, en réalité il ne sont là que comme le témoignage incarné de l'altérité, de tout ce que l'émigrant doit réapprendre avant de pouvoir faire partie de cette société nouvelle qu'il s'est choisi. Et en cela le récit touche à l'universel, nous montrant sensiblement le chemin qu'il faut faire pour comprendre les us et coutumes de l'autre et se les approprier.
La vie humaine est tissée de rencontres, et celui qui part peut compter sur ceux qui sont partis avant lui. Il y a celui qui indique le chemin, celle qui montre comment prendre le bus, celui qui aide à faire les courses. Et surtout, il y a tous ceux qui se souviennent de leur propre voyage, et de toutes les raisons qui peuvent pousser quelqu'un à tout quitter pour se jeter dans l'inconnu. Ces souvenirs sont faits de peurs, de faim, de flammes. mais ils sont aussi l'identité de celui qui commence une vie nouvelle.
Cet album atypique est absolument muet, même les onomatopées ont déserté ici. Et c'est une grande force pour le récit, qui nous fait palper par son silence la solitude auditive de l'émigrant, au sein d'un monde dont il n'entend pas la langue. Ce silence nous rend aussi plus attentifs à l'action, et nous force à l'empathie pour ces personnages qui ne réclament pas à grands cris notre attention. Il complète la très grande richesse visuelle d'un album où les noirs et blancs déclinent toutes les nuances des photographies anciennes. L'action s'enchaîne en petites vignettes ou se déploie en agrandissements, les ellipses visuelles pour signifier le voyage ou le temps qui passe sont délicatement poétiques, et ce nouveau monde existe avec une magnifique simplicité. Un album hors du commun sur le déracinement et l'intégration, utile mise en perspective pour nos lycéens à l'heure où cette question fait débat.Spirou et Fantasio ont connu de nombreux auteurs, tous n'ont pas égalé la qualité de Franquin. Franck Le Gall s'y essaie avec bonheur dans cette aventure qui débute le 27 octobre 2006 dans un paisible café du Marais.
Tout est calme chez Nénesse aux alentours de midi, quand une explosion incongrue ébranle la porte de la cave. Le fâcheux événement provoque la joie du maître des lieux, qui voit là l'aboutissement d'une promesse faite par son arrière-arrière-grand-père Nénesse à un mystérieux inconnu un jour de 1865. L'étranger avait déposé un paquet dans la cave qu'il avait fait murer, en prétendant qu'un jour le mur s'effondrerait et qu'il faudrait alors se conformer aux instructions trouvées sur place sans se poser de questions. Ce que faisant derechef, Nénesse exhume un vieux bouquin à remettre en mains propres au Comte Pacôme Hégesippe Adélard Ladislas de Champignac. Lequel Chapignac appelle à la rescousse Spirou et Fantasio pour l'aider dans la périlleuse entreprise qui lui échoit : tirer Zorglub des marais du temps où il s'est enlisé. Le fâcheux a en effet mis au point une machine à exploiter les failles temporelles, pour aller manipuler le cours de l'histoire à son profit. Mais une maladresse l'empêche de faire le voyage de retour, et le retient prisonnier en 1865.
Fantasio, Spirou et le Comte entreprennent de remettre en marche l'appareil à forcer les portes du temps. Le passage s'effectue sans problème, mais le retour est rapidement compromis par Spip qui s'engouffre dans la faille avant que quiconque ait eu le temps de comprendre ce qui se passait. Nos trois héros se retrouvent à leur tour bloqués en 1865, avec un Zorglub furieux de voir son plan réduit à néant. C'était tellement bien pensé, pourtant, cet appel au comte de Champignac à travers les époques ! Reste à se tirer de ce mauvais pas, et d'abord à éviter de se faire remarquer. Pour ça, il faut adopter la tenue et le langage idoine, ce qui nous vaut une savoureuse plongée dans le Paris du 19e siècle et dans la langue verte, qui n'est pas pour rien dans l'intérêt de l'album. Heureusement, Champignac entend l'argot : " J'ai beau avoir les tiffes plantés de marguerites, j'en ai dans la mansarde et je sais dévider le jars. " Pas d'inquiétude toutefois : grâce au courage de Spip et à l'ingéniosité des humains, Zorglub et les autres rentreront en 2006 avec quelques souvenirs du 19e siècle. mais pas forcément ceux qu'ils escomptaient ! Cette aventure de Spirou et Fantasio conserve intact l'esprit de la série, avec des clins d'yeux malicieux aux absents (le marsupilami par exemple), mais trace sa propre voie avec bonheur. Une réussite pour tous lecteurs (et amateurs d'aventure) dès le collège, le LP et le lycée.
Voici un album difficile, mais utile et nécessaire. Il raconte l'histoire d'Ernest, qui entre en maison de retraite médicalisée parce qu'il est atteint de la maladie d'Alzheimer. L'auteur se glisse dans les pensées de cet ancien employé de banque, arrêté comme un enfant qui change d'école au seuil de la maison de retraite. Mais son fils Jean ne lui laisse pas le choix, et l'abandonne trop vite à sa nouvelle vie. Ce fils, on le condamne d'abord, on le comprend ensuite, au fur et à mesure que s'efface la mémoire d'Ernest, et sa capacité à vivre avec les autres.
Ernest partage sa chambre avec Emile, chaleureux caïd des lieux, totalement dénué de scrupules et qui l'introduit aux us et coutumes de la maison. Il lui présente les personnages : madame Simone qui doit perpétuellement téléphoner à ses enfants pour qu'ils viennent la chercher, madame Rose qui poursuit un éternel voyage pour Istanbul à bord de l'Orient-Express, Georgette qui est entrée là en même temps que son mari qui souffre d'Alzheimer pour s'occuper de lui. Il lui fait visiter les lieux : la salle de télévision, avec son unique écran bloqué sur les documentaires animaliers, qui éclaire les visages endormis des pensionnaires présents, le salon, comme la salle de télévision sans la télévision. Et l'escalier qui monte au premier étage, celui des assistés, " ceux qui ont perdu la tête. Folie sénile, schizophrénie, Alzheimer. Plutôt mourir que finir là-haut ".
Pour l'heure, Ernest est au rez-de-chaussée, le niveau des valides, et il lui faut apprendre à vivre dans cette drôle de collectivité, et apprivoiser un peu cette maladie que le médecin lui décrit sans détours : la perte de la mémoire, de la signification des mots, les difficultés pour s'orienter et contrôler son corps. Tous ces renoncements qui conduiront Ernest à la mort d'ici trois à dix ans, Paco Roca nous les montre sans tricherie : ici c'est la balle du cours de gymnastique qui, le temps d'une passe, perd toute signification, là c'est la cuillère utilisée comme un couteau. L'auteur insiste sur les tragiques erreurs d'aiguillage de la vieillesse, comme cette petite grand-mère qui croit avoir son mari à ses côtés et ignore complètement celui avec qui elle a passé sa vie, qui persiste à venir la voir tous les jours, et qu'elle a complètement oublié.
On s'attache à Ernest, Emile et les autres, à leurs efforts dérisoires pour rattraper le fil perdu du temps et du souvenir. On s'émeut de leurs tendresses, de leur courage, de leurs fragilités. L'histoire se termine sur le transfert d'Ernest à l'étage, bouleversant, consternant et naturel. Un album sans concession, difficile à lire comme il est difficile de s'imaginer vieillir, tout perdre et mourir. Un album nécessaire, pour le lycée.
Mise en ligne janvier 2008
Mise à jour 11 mai 2009